‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 125 sur 294 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

même tenait à honneur de donner l'exemple, et, comme ses jeunes compagnons, servait l'Archevêque sous la direction d'un majordome expérimenté. Thomas n'en était pas moins vigilant pour exiger la plus exacte ponctualité dans le service, dont les plus somptueux repas de nos jours ne donneraient guère l'idée, tant au moyenâge on y déployait de luxe et de raffinement.

Personnellement, l'Archevêque se renfermait toujours dans les bornes de la sobriété la plus stricte. Si l'on servait à sa table des mets délicats, c'était à la fois parce que sa haute dignité l'exigeait, et qu'à l'âge de quarante-quatre ans, doué d'une santé assez frêle, il ne pouvait espérer briser sans danger avec de longues habitudes ; mais il touchait à peine à quelques-uns des mets placés devant lui. Pour donner le change, il affectait d'être toujours occupé, envoyant de sa table quelque pièce choisie à un convive que le sénéchal n'avait pas placé selon son rang, ou bien faisant porter à ses hôtes laïques tel mets recherché pour lequel le chef des cuisines avait déployé toutes les ressources d'un esprit ingénieux, presque artistique. Ainsi les plats diminuaient devant le primat, qui ne paraissait jamais attendre. Quant au vin, dont il devait user sur l'ordre des médecins, il en goûtait plutôt qu'il n'en buvait; puis, pendant le reste du repas, on lui servait une eau légère-ment tiède, coupée de fenouil ou de quelques épices.

Le diner se terminait par la récitation des grâces, et l'Archevêque se retirait dans son appartement, pour s'entretenir pendant un certain temps avec ses clercs des choses de l'Église. Parfois, il reposait un peu après cette conversation ; et dans la journée, s'jl n'était point obligé à des courses lointaines, on le retrouvait dans le cloître, lisant en silence, plus souvent encore à

l'infirmerie où il allait visiter et servir les religieux.

Comme pasteur de son peuple, Thomas n'inspire pas moins de respect. Une humilité profonde, qu'on n'aurait pas devinée sous les dehors brillants du Chancelier, mais trop solide et trop vraie pour dater seulement d'hier, tel est un des traits saillants du grand Archevêque. Et d'ailleurs, quand nous le verrons si fort et si détaché de tout intérêt personnel au service de la vérité, nous devrons bien, nous chrétiens, conclure que Thomas était profondément humble de cœur; la présomption naturelle ne saurait inspirer tant de courage ni de persévérance. Aussi revenait-il souvent à parler en soupirant des lacunes qu'il remarquait en lui-même, et qui eussent dû, pensait-il, empêcher les électeurs de choisir un candidat si peu préparé. En vain lui citait-on nombre de cas analogues, en montrant que les pontifes ainsi élus avaient sanctifié leur peuple et eux-mêmes: « Oui, je sais, répondait-il ; mais ce sont là miracles « de la grâce divine, et l'on n'est pas en droit de « compter qu'ils se renouvelleront toujours, »

Pour s'entourer de lumières d'autant plus nombreuses qu'il se défiait davantage des siennes, Tiiomas s'attacha des clercs instruits, dont la réunion a gardé un nom dans l'histoire : c'étaient les eriiditi, les savants de l'Archevêque, conseillers choisis, chargés parfois de missions difficiles et confidentielles. Ce fut à un d'entre eux que Thomas Becket s'ouvrit, peu de temps après son sacre, de ses résolutions relativement aux futures élections pour l'épiscopat. Ayant pu mesurer dans toute son étendue le mal causé par l'ingérence du pouvoir séculier dans le choix des évêques, ne pouvant d'ailleurs y remédier directement, puisque c'était affaire à débattre entre le Roi et les divers chapitres, le nouvel Archevêque prit la ferme résolution de barrer la voie

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