CHAPITRE I
l'Anglais conservait son âme en pureté, n'ayant donné son cœur qu'à la Reine des Vierges. Il la servait de toutes ses forces et la priait dans la candeur de son âme. Aussi était-il en butte aux brocards de ses condisciples ; mais il ne changeait point pour si peu. Aux approches du Carême, les étudiants avaient coutume de tenir une grande assemblée, où chacun s'évertuait à faire l'éloge de sa mie, et produisait quelque chefd'œuvre dû à l'aiguille de la belle. Si Thomas ne se conforme à l'usage, il aura certainement à supporter de mauvais traitements. Que faire ?^ Son recours est en Marie, et il prie sa Dame de vouloir broder de sa main bénie le moindre petit ouvrage qu'il puisse montrer aussi. Au matin, les jeunes gens se réunissent : Thomas se présente, mais il n'apporte rien. On l'entoure : qu'estce ceci ? Pourquoi venir les mains vides ? Et les dures paroles de pleuvoir sur lui. Hé bien, répond-il, je sors, mais pour revenir incontinent. Sur quoi il retourne au logis, et sa foi est récompensée. Il trouve dans sa chambre une petite cassette en ivoire finement sculpté. Elle est fermée : Thomas la prend sans l'ouvrir, et bientôt reparaît au milieu de l'assemblée. Cette fois encore on l'entoure, mais pour admirer la petite merveille qu'il apporte. Plus curieux que le jeune Anglais, ses compagnons ouvrent le coffret : ô surprise ! II renferme un assortiment complet de vêtements pontificaux plies avec soin ; la crosse même ne manque pas à ce trousseau en miniature.
Ainsi parle la légende. Nous ne l'avons pas voulu omettre, parce qu'elle prouve au moins qu'en des temps encore voisins du xif siècle on connaissait partout l'amour de saint Thomas Becket pour la Vierge Marie. Au reste, pourquoi donc^ aurions-nous craint de répéter un récit qu'ont écouté cinq siècles, quand, de
SAINT THOMAS DE CANTORBhRY
nos jours mêmes, des hommes éminents ont cru pouvoir tirer de leur seule imagination une véritable légende, à propos du séjour de Thomas à Paris? En effet, tandis que tel parmi ses historiens cherche l'explication de la vie qu'il retrace dans une origine arabe, tel autre la croit trouver dans une origine saxonne. L'historien de la Conquête, en particulier, imagine que Thomas Becket fut envoyé à Paris pour y perdre le parler saxon (i). Et cette belle découverte sert de base à tout un système, qui croule malheureusement, devant l'affirmation positive d'un biographe contemporain. Gilbert Becket n'était point saxon, mais normand de Thierceville, fils de normands et ami de normands. Son fils Thomas n'avait point à perdre son accent, qui était à tout prendre celui de la Cour d'Angleterre ; et si plus tard il lutta contre un héritier du Conquérant, les rancunes des vaincus n'eurent point à faire dans le débat.
Les biographes ne nous disent point à quel maître s'attacha Thomas pendant son séjour à Paris. Suivit-il les leçons qui se donnaient au Parvis Notre-Dame ? Fréquentait-il les écoles de Saint-Germain ou celles de la Montagne Sainte-Geneviève ? Ici avait retenti la parole d'Abélard qui, en 1136, était revenu pour quelques mois au milieu de son ancien auditoire (2). Il avait vu, parmi ses auditeurs les plus assidus, un ami d'enfance de Becket, Jean de Salisbury, dont le nom reviendra souvent dans nos récits. Mais, grâce à Dieu,
1. Aiig. Thierry, Hist. de la Conquête de l' Angleterre, t. ii, liv. xix. — Cfr. Lord Campbell, Livcs of the Cliancellors. L'erreur a été relevée déjà par le D"^ Giles, par le R. P. John Morris, et par M. l'abbé Deminuid,/^â!« de Salisbury, page 192. De même par M. Freeman, Conteniporary Reviexv, March 1878. Et pourtant elle est encore admise dans l'Histoire de France de Dareste, honorée du grand prix Gobert (IIP éd. 1884, t. n, pag. 85).