CHAPITRE I
Thomas ne put pas môme avoir la tentation de s'attacher au téméraire docteur, qui avait dû suspendre encore une fois un enseignement dont il allait sous peu avoir à rendre compte par-devant le concile de Sens. Sur la même colline un adversaire d'Abélard groupait autour de lui nombre d'étudiants. Celui-ci était anglais de naissance, quoique son nom parût lui attribuer une origine française ; il se nommait Robert de Melun. Thomas le connut alors et l'estima. Nous croyons pourtant que notre jeune écolier se mêla plus assidûment aux auditeurs qu'attirait alors autour de sa chaire le célèbre chanoine régulier Hugues de Saint-Victor. Assurément ce n'est là qu'une conjecture, mais elle n'est point sans fondements. Parmi les nombreux étudiants que l'Angleterre envoyait à Paris, beaucoup accouraient vers la grande abbaye qui jetait un si brillant éclat dans la première moitié du xii" siècle. Bon nombre d'anglais prenaient rang parmi les chanoines de Saint-Victor, et plusieurs même ont marqué dans les fastes de l'illustre monastère. Tels les deux abbés Achard et Ernisius [ij] tel surtout Richard de Saint- Victor, contemporain de Thomas et disciple du grand Hugues. Or, d'une part, nous verrons notre héros entretenir avec l'abbaye, et tout spécialement avec Richard, des relations qui attestent une intimité nouée dès longtemps. Les Victorins n'hésiteront pas à prendre fait et cause pour le primat d'Angleterre aux jours de la persécution (2). En quittant Paris pour aller au martyre, Thomas ne visitera que l'évêque et l'abbaye de Saint-Victor où il s'entretiendra particulièrement avec Richard. D'autre part, nous ne devons pas oublier
1. Appelé par les uns Gruisius, par les autres Ervisius, enfin Ernisius par l'éditeur des Materials (t. v, page 456).