CHAPITRE XIII
était trop aveuglé pour que la lumière même la plus vive pût désormais lui faire quitter la voie funeste où il marchait; le choc devenait inévitable. A chaque instant, et sur les terrains les plus divers, les deux champions se rencontraient, et chaque fois la situation devenait plus grave.
Presque au moment où s'engageaient les démêlés que nous venons de rappeler brièvement, un autre incident se produisit au château de Woodstock, et l'altercation qui s'en suivit ne contribua pas peu cà la rupture définitive.
On sait qu'à la tête de chaque comté d'Angleterre se trouvait un shérif ou vicomte, officier royal chargé à la fois de rendre la justice et de percevoir les revenus de la couronne. Mais ce n'était un mystère pour personne que les deux attributions, réunies dans la même main, se prêtaient un mutuel appui pour grossir la fortune personnelle du shérif. Ainsi, entre autres coutumes et parmi les moins blâmables, s'était depuis longtemps établie celle qu'on nommait -r l'aide au vicomte. // Moyennant un double sou d'argent par hyde ou « charruée » de terre, le shérif s'engageait à faire la police et à protéger la sécurité publique sur les domaines qui payaient cette redevance. Comtes et barons s'empressaient de verser au représentant de la justice le double sou qu'il demandait; ce tribut les exonérait d'une partie de leurs devoirs envers les tenanciers, et aussi plus d'une fois, croyons-nous, des poursuites judiciaires que leurs vassaux eussent été en droit de leur intenter (i). Quoi qu'il en fût, du reste, l'aide au
I. C'est ce qui paraît ressortir des lignes également obscures écrites ^■1 ce sujet par Garnier de P.-S'^-M. et Roger de Pontigny. Guillaume de Cantorbéry (page 12) est plus clair, mais il ne parle qu'en termes assez généraux.
vicomte conservait le caractère d'un marché conclu de gré à gré entre l'officier royal et les seigneurs du comté. Faute à l'une des parties de tenir ses engagements, l'autre était déliée des siens.
Henri II voulut modifier cet état de choses. Administrateur ami de la régularité, il n'approuvait pas que ses mandataires ajoutassent à leurs fonctions officielles un autre métier, rémunéré par des particuliers, et qui d'ailleurs mettait leur intégrité en grand hasard : elle n'était déjà que trop suspecte, le Roi le savait asse-z. D'autre part, le double sou d'argent constituerait un revenu considérable pour la couronne, s'il était perçu à son profit et non plus à celui du shérif. Dans un grand conseil tenu à Woodstock, Henri déclara vouloir procéder à une réforme dans ce sens. Pour le remarquer en passant, le Roi se souciait peu des coutumes, on le voit, dès qu'il trouvait pour son autorité avantage à les modifier ou même à les abolir. L'Archevêque osa contredire le souverain :
— Sire, dit-il, vous ne pouvez saisir l'aide au vi- « comte pour la faire désormais figurer sur les rôles « de l'État. Nous ne le souffririons pas ; nous devons « cette rente au vicomte aussi longtemps qu'il remplit « fidèlement ses engagements à notre égard. »
C'était là le langage de la justice; car enfin le Roi prétendait enlever aux shérifs une source de profits sans leur rien laisser en compensation, en ajoutant néanmoins aux fonctions officielles qui déjà étaient les leurs, le service de police que jusqu'alors ils accomplissaient volontairement. D'ailleurs il était à prévoir que les shérifs, ainsi frustrés et grevés, chercheraient par d'autres moyens à compenser leur perte aux dépens de la justice et au détriment du Trésor. Ainsi la réforme inaugurée par une injustice aboutirait à accroître le^