CHAPITRE XIII
désordre dans l'administration royale ; mais Henri ne réfléchissait pas :
— Par les oilz Deu! s'écria-t-il avec colère, on por- « tera ce revenu sur mes rôles. Et faites à ma volonté, « ou vos biens seront remis à mon bon plaisir.
— Sire, repartit Thomas, j'en atteste les yeux par « lesquels vous avez juré : pas un sou ne vous sera « payé sur mes domaines. »
L'Archevêque se montrait ferme ; car il défendait le droit, et indirectement aussi les franchises ecclésiastiques. Les terres d'Eglise, en effet, payaient au shérif son service de police et en bénéficiaient, mais volontairement et librement. L'aide au vicomte, transformée en impôt régulier, n'eût été qu'une taxe de plus ajoutée à toutes celles que le fisc royal faisait déjà peser sur les domaines ecclésiastiques. Enfin l'Archevêque n'était pas moins habile que consciencieux ; par sa résistance il solidarisait l'intérêt des shérifs avec sa propre cause. Mais ils ne surent pas le reconnaître ; et par leur complicité aux visées du Roi, les trois mois qui voyaient surgir des conflits déjà si nombreux, en virent d'autres beaucoup plus graves sur la question des immunités cléricales. Ce fut le terrain où s'engagea définitivement la grande lutte.
Des incidents imprévus la précipitèrent, en dépit de toutes les précautions. On en était arrivé à ce point où les complications devenues inextricables amènent des collisions que la plus extrême vigilance est impuissante à prévenir. Ainsi, l'Archevêque apprend un jour qu'au diocèse de Worcester un clerc est accusé d'avoir attenté à l'honneur d'une jeune fille dont il aurait assassiné le père. L'accusation était-elle fondée? l'histoire ne le dit pas; mais Thomas n'ignorait point que la justice royale était aux aguets pour traîner devant les
juges laïques tout clerc accusé ou criminel. Incontinent il manda à l'évêque de Worcester, nouvellement sacré, de retenir le prévenu dans les prisons de son officialité, sans permettre aux gens du Roi de s'en emparer (i). L'évêque, Roger de Glocester, cousin de Henri Plantagenet, ne manquait pas d'énergie, et il en témoigna plus d'une fois en faveur du primat ; il est à croire qu'il exécuta les ordres donnés. Mais presque simultanément trois ou quatre affaires criminelles appelaient sur d'autres points du royaume l'attention de Thomas Becket, parce qu'elles concernaient encore des clercs, même des prêtres. Chaque fois l'Archevêque intervenait et agissait activement, arrachant presque de force aux officiers royaux ceux qui ne relevaient en droit que des tribunaux ecclésiastiques : il jugeait et punissait rigoureusement les coupables, mais l'extrême sévérité des sentences ne désarmait pas le Roi. Henri II s'était promis de détruire le droit de clergie, en vertu duquel les clercs étaient justiciables des seules cours ecclésiastiques, droit reconnu dans toute la chrétienté, établi même en Angleterre par Guillaume le Conquérant. 11 y avait donc une véritable révolution à faire dans la constitution de l'État pour arriver au but que se proposait le Roi ; mais depuis longtemps il la méditait, prétextant les désordres auxquels, disait-il, se livraient les clercs de son royaume, que n'effrayaient pas suffisamment les peines canoniques. La campagne était désormais inaugurée, non seulement en Angleterre,, mais dans tous les états de Henri Plantagenet. Ainsi nous l'apprend une lettre adressée en septembre à
I. Roger, fils du célèbre comte Robert de Glocester, était le premier évêque sacré par Thomas Becket, le 26 août 1163. Cette date fixe donc celle du procès dont il est question, lequel eut lieu avant le Parlement de Westminster, tenu avant le 13 octobre. Le procès date, par conséquent, du mois de septembre.