CHAPITRE XV
du Roi d'Angleterre, duc d'Anjou, de Normandie et d'Aquitaine. Personnellement, Alexandre III éprouvait toutes les sympathies pour Thomas Becket, dont il recommandait la cause aux prières des moines de Citeaux, de Clairvaux et de Pontigny. Mais les gens du Roi étaient là, eux aussi, harcelant le Pontife déjà paralysé par la faiblesse de son entourage ; l'intervention dévouée du Roi de France ne suftisait pas même à rendre confiance à des cœurs si troublés. Aussi, sur presque toutes les questions contentieuses de discipline portées au tribunal du Pape, en dehors même du débat inauguré à Westminster, Thomas éprouvait des échecs. Sur un point spécialement l'insuccès de ses réclamations devait le contrister. Il réclamait en effet de Gilbert Foliot la profession d'obédience que les suffragants devaient à leur métropolitain lors du sacre. Gilbert s'y refusait, déclarant que sa translation de Hereford à Londres ne changeait rien à sa situation, puisqu'il demeurait dans la même province. Mais la profession d'obédience faite entre les mains de l'Archevêque Thibaut pour l'évêché de Hereford ne devaitelle pas être renouvelée entre les mains de Thomas Becket pour l'évêché de Londres? Le primat la réclamait, avec d'autant plus d'instances qu'il sentait à ne pouvoir s'y méprendre quelle hostilité couvait dans le cœur de son suffragant. La question fut néanmoins résolue contre lui, mais ce n'était là que le commencement des épreuves et des longues douleurs.
Pendant que ses messagers et ses amis agissaient auprès du Pape, Thomas vit arriver au manoir de Teynham Ililaire de Chichester. Le prélat venait encore une fois essayer le pouvoir de son éloquence pour entraîner l'Archevêque à suivre l'exemple des transfuges. Le primat répondit froidement :
— Le Roi vous a persuadé, à vous et à l'arche- « vêque Roger, d'observer ses coutumes ; vous avez « vendu les libertés de l'Église, et vous voudriez n'être « pas seuls à faire le marché. Vous et vos complices « présents ou futurs, allez, faites ce qu'il vous plaira; « je n'en suis pas, je n'en serai jamais.
— Mais enfin dites moi, insista Hilaire, quel mal si « grand vous voyez dans tout cela ? Et pourquoi per- « sonne autre que vous ne l'y peut voir ? Le Roi nous « a demandé une parole de déférence et de respect « envers sa personne, et nous a bien promis qu'il « n'en prendrait jamais texte pour exiger rien de con- « traire aux droits de notre ordre. Encore une fois quel « crime si grand trouvez-vous donc à honorer notre « seigneur et Roi ?
— Honorer le Roi n'est point un crime, c'est un « devoir, répliqua l'Archevêque ; mais à condition que « ce ne soit point aux dépens de l'honneur de Dieu « ni de la sécurité de l'Église. Vous avez fait échange « de promesses avec le Roi : sachez-le bien, il exi- « géra l'accomplissement de la vôtre ; mais la sienne, « comment l'obligerez-vous à la tenir ? »
Hilaire ne comprit rien à ce langage d'un homme qui, mieux que personne, connaissait Henri Plantagenet. Il se retira sans être converti, et d'autres négociateurs lui succédèrent. C'était Philippe, abbé de l'Aumône, monastère cistercien situé dans la forêt de Marchenoir (i). Il s'était fait accompagner du comte Jean de Vendôme (2), et de Robert de Melun : celui-ci devait sous quelques jours être sacré des mains du
1. On peut voir dans VHistoire littéraire de la France^ (t. xiv, pages 166-178) la dissertation consacrée à établir l'identité de ce personnage (D. Brial).
2. Le comté de Vendôme était alors réuni au comté d'Anjou (ap. Bouquet, t. xii, page xxxvrii).