CHAPITRE XV
primat comme évêque de Hereford. Une ambassade aussi solennelle affectait d'autres allures que celles des agents officieux envoyés par le Roi ; elle venait trouver l'Archevêque jusqu'au manoir de Harrow, pour lui remettre des lettres de la cour romaine. Philippe en était porteur, et des intructions verbales achevaient, comme toujours, de déterminer sa mission. Par un hasard singulier, les monuments de l'histoire ne nous fournissent point le texte de la lettre pontificale adressée à l'Archevêque ; elle était pourtant assez importante pour être soigneusement conservée. Roger de Pontigny, qui en résume le contenu, dit en effet qu'Alexandre IIÏ recommandait au primat d'Angleterre de se montrer souple et conciliant à l'égard du Roi. L'état général de l'Église était si troublé qu'il valait mieux, pour le moment, relâcher quelque chose de la rigueur des canons, et fermer les yeux sur des abus. La Lettre apostolique développait longuement ce thème, qu'on voudrait croire inventé par un faussaire ; car il est affligeant de constater ainsi que le Souverain Pontife n'avait pas compris la gravité des intérêts débattus à Westminster. Il y allait de la liberté de l'Église, de la communion même des Églises d'Angleterre avec le Saint-Siège. Mais il faut bien avouer que tout concourt à établir l'authenticité de la lettre pontificale (i). Philippe de l'Aumône en
I. La mission de l'abbé de rAumône est mentionnée dans une lettre de l'évèque de Poitiers, sur le témoignage du cardinal Henri de Pise {Materials, t. v, page 57). D'autre part, une lettre du Pape à Gilbert Foliot (Ibid., page 61), recommande à l'évèque de Londres d'user de son influence pour amener le Roi à de meilleurs sentiments ; mais pas un mot de blâme pour les prétentions du prince ; c'est « une étincelle » de discorde qu'il faut éteindre ; et pour cela remontrer au Roi qu'il a tout intérêt à se concilier l'amour de ses sujets. C'est tout ce que demande Alexandre III, évidemment trompe par de faux rapports. L'étincelle était bien déjà un commencement d'incendie.
accentuait encore la portée en produisant les lettres de plusieurs cardinaux, toutes conçues dans le même sens, et en ajoutant à des documents déjà si graves son commentaire verbal. A l'entendre, il était clair que le Souverain Pontife prenait la responsabilité de la soumission qu'il conseillait. Le comte de Vendôme et Robert de Melun se joignaient à l'abbé cistercien pour affirmer que le Roi leur avait témoigné de ses favorables intentions. Il avait fait donner aux cardinaux les mêmes assurances que naguère à l'évêque de Chichester, et le primat pouvait être certain de n'être jamais placé désormais entre sa conscience et les volontés du Roi. Henri n'avait pu soutenir l'idée de se voir, à la face de son grand conseil, mis en échec par l'Archevêque sans pouvoir obtenir de lui un mot d'hommage à sa royale personne ; telle était la cause unique de son insistance et de son courroux. Qu'y avait-il donc au fond du débat ? Purement et simplement une question de formes. Pourvu que Thomas Becket vînt trouver le Roi et lui donnât satisfaction sur ce point, les choses en resteraient là ; on en avait pour garant la parole du souverain.
Pour dire de bonne foi pareilles choses, il fallait bien n'avoir point assisté au parlement de Westminster, ni entendu le violent réquisitoire prononcé par le Roi contre le clergé au début de la séance. Il fallait enfin qu'on eût étrangement défiguré la vérité aux yeux des ambassadeurs ; le thème qu'ils développaient, ils l'avaient, sans aucun doute, appris d'Arnulf de Lisieux et de Richard d'Ilchester ; les trois voyages de ces deux hommes à la cour pontificale n'avaient pas eu d'autre but. Quoique la renommée eût répandu partout le bruit de l'orageuse discussion entamée à