CHAPITRE XVI
Trie, se retrouve à l'aise en face des chevaliers armés. 11 craint pourtant, mais non pas pour lui-même. II voit là Henri de W^inchester, contre lequel le Roi nourrit une rancune tenace ; Roger de Worcester, cousin du souverain, et dont la parole vigoureuse et vengeresse a déjà plusieurs fois courroucé Henri Plantagenet : Jocelin de Salisbury enfin, que le prince déteste pour d'autres motifs. Dans un moment de trouble et de confusion, le Roi ne se portera-t-il pas contre eux à de coupables excès, la mutilation, la mort peut-être ? Tout est à redouter ; mais l'intrépidité du primat ne fiéchit pas. En vain, Jocelin et Roger le supplient-ils de prendre en considération le danger qu'ils courent, de céder pour leur sauver la vie : Thomas leur répond avec douceur, cherchant à leur inspirer quelque courage, mais le courage des évêques, prêts à donner leur sang pour l'Église.
Deux chevaliers traversent la salle et se dirigent vers l'Archevêque, au milieu des groupes tumultueux. Ils arrivent jusqu'au primat: mais ce sont deux amis, Robert de Leicester et Renaud de Cornouailles, oncle du souverain, les deux plus puissants barons du royaume :
— Le Roi est près de se porter à toutes les extré- « mités, disent-ils brièvement. Il se considère comme « outragé ; pour laver l'affront, il a déjà l'épée à la " main. Au nom du ciel, sauvez votre vie et celle de « ceux qui vous ont accompagné ici. Prenez pitié de « nous-mêmes ; si le Roi ne reçoit à l'instant pleine « satisfaction, nous serons forcés de lui obéir, et au « prix de quel crime !
— Ce ne serait point chose inouïe qu'un Arche- '■•' vêque mourût pour les lois de l'Eglise, repart tran- ■" quillemcnt Thomas. Bien des saints nous en ont
« donné l'exemple, et il en sera ce que Dieu voudra. » Les deux comtes se retirent, mais au milieu de la foule apparaît le manteau blanc des Templiers. Richard de Hastings, maître provincial d'Angleterre, que Thomas connaît depuis bien longtemps, et le chevalier Hoston, des comtes de Boulogne, viennent presser l'Archevêque ; ils répètent que, dans tout cela, il n'y a qu'une question de forme ; un mot de respect et de soumission adressé au Roi devant le parlement, et tout est fini ; jamais Henri ne reparlera des coutumes : « Nous vous l'affirmons avec serment ; nous engageons « notre parole, notre liberté ; nous vous le jurons « sur notre âme (i) ! »
Ces chevaliers sont en même temps religieux, et partant doublement tenus à ne servir que le droit et la vérité. Peuvent-ils s'engager ainsi sans avoir des garanties réelles ? Et alors faut-il donc, dans un doute si fondé, exposer des innocents à la mort ? Le Roi est là de nouveau, fou de colère et la main à l'épée. Thomas se retourne vers les évoques, leur rapporte ce que viennent de dire les deux Templiers, et après quelques mots échangés, l'assemblée voit les prélats se diriger, Thomas à leur tête, vers le trône où vient de remonter Henri Plantagenet. Le silence aussitôt succède au tumulte, et l'on entend l'Archevêque dire à haute voix :
« Sire, dans le débat qui s'est élevé entre nous, « si mes droits personnels eussent été seuls en jeu, « vous ne m'eussiez jamais trouvé un seul instant « opposé à vos volontés. Mais il s'agit de l'Église et
I. Nous suivons en tout ceci la narration de Roger de Pontigny ; car il ne copie point là ses modèles ; ceux-ci ne lui fournissaient aucun détail ; ce qu'il nous rapporte il Ta donc appris des acteurs principaux de la scène, à Pontigny.