CHAPITRE XVI 27s
« de ce qui lui appartient; les propositions émises de « part et d'autres sont fort graves et comportent bien « des conséquences. Je devrai compte à Dieu de ma « conduite sur ces divers points, et Dieu est un juge « inexorable ; vous ne pouvez donc être surpris que « j'aie témoigné de l'hésitation. Puisque désormais je « puis fonder meilleur espoir sur votre prudence et « votre modération, j'accède de bon cœur à ce que « vous demandez, et je promets de bonne foi d'observer « les coutumes du royaume (i). »
Thomas n'avait pas fermé la bouche que le Roi s'écriait :
« Vous avez tous entendu la promesse de l'Arche- « vêque. Il ne lui reste plus qu'à ordonner aux autres « évêques d'en agir de même.
« Qu'il le fassent », répondit le primat.
Sur quoi les prélats formulèrent successivement à haute voix leur adhésion. Pendant qu'ils parlaient, Thomas Becket, assis et tout absorbé dans ses réflexions, se sentait envahi par une inquiétude croissante. Comment finira tout cela, se demandait-il avec anxiété? A quoi le Roi veut-il en venir avec ses réclamations dont on ne voit jamais le terme? A quoi me suis-je engagé? A donner une satisfaction de pure forme, sans doute, mais quel parti en voudra-t-on tirer? Il n'attendit pas longtemps pour être amplement renseigné. Les prélats avaient tous donné leur adhésion, avec la clause qui équivalait à un serment : bona fuie. Le Roi aussitôt de reprendre la parole :
» Chacun a entendu, je pense, l'engagement formulé « par l'Archevêque et les évêques, d'observer fidèle- "- ment à l'avenir les lois et coutumes de mon royaume.
I. Sur les paroles prêtées en cette circonstance à Thomas Becket par Gilbert Foliot, v. la note A.
« Désirant éviter désormais tout litige et toute nou- « velle contestation à ce sujet, je veux que les plus « anciens et les plus sages de mes barons, aidés de « mes clercs, aillent sur-le-champ rédiger par écrit les « coutumes du roi Henri mon aïeul. »
Quoi donc ! les coutumes de Henri F' ! Mais alors « où es-tu, Anselme, Archevêque des Anglais? Lève- « toi et combats pour l'Église ta mère (i) ! » Thomas s'est ressaisi ; le mirage trompeur s'est évanoui, et l'Archevêque prépare la résistance. Mais le danger conjuré quelques minutes auparavant peut renaître d'une parole trop vive, et la prudence du Chancelier se retrouve pour servir le généreux dessein du Poatife.
Richard de Luci et Jocelin de Bailleul, chargés de rédiger le texte des coutumes, rentrent au bout de quelques instants, apportant dans la salle une charte composée de seize articles, assurément préparés d'avance ; car il eut été bien impossible de compiler en un temps si court un recueil de maximes empruntées aux us du Conquérant et de ses deux successeurs (2).
Le Roi requiert les prélats d'apposer leur sceau à la charte que présentent ses conseillers légistes : c'est là ce que Thomas a prévu. Il se lève et en quelques mots prend position : « Quelles sont ces coutumes, « dit-il? Avant de les sceller, nous devons les con- « naître; pour ma part je les ignore encore, n'étant « pas évêque depuis assez longtemps pour les avoir « vu pratiquer. » C'est la vérité, car il est bon de le redire, il y a là des maximes nouvelles, mêlées à d'an-
1. Paroles du B. Urbain II adressées à saint Anselme au concile de Bari.