NÉGOCIATIONS (I
L'Archevêque prit aussitôt la route de Winchester. Le pâle soleil d'une journée d'hiver allait disparaître à l'horizon derrière les collines du comté de Somerset. Thomas chevauchait silencieux, laissant en arrière les clercs de sa suite, et contre son ordinaire ne s'entretenait avec personne (11. A mesure qu'il s'éloignait
I. Nous suivons ici le récit de Herbert. Nous n'admettons pas, par conséquent, l'anecdote selon laquelle le porte-croix aurait alors adressé à saint Thomas de vifs reproches, dont l'effet eût été de rappeler l'Archevêque au sentiment du devoir. D'abord on vient de voir que Thomas Becket n'avait pas besoin de ces remontrances. Puis le seul biographe qui rapporte l'anecdote est Alain de Tewkesbury, lequel avoue n'avoir appris les choses que par ouï-dire : « Ea quae... juxta historiae veritatem dicuntur contigisse. » De plus, il y a contradiction dans le récit même d'Alain : « Haec quidem is murmurabat qui crucem ferebat ante archiepiscopum. » Ainsi cet homme qui chevauche devant l'Archevêque émet ses réflexions à voix haute sans avoir d'interlocuteur ! Mais non, il a des interlocuteurs, d'après Alain ; ce sont les clercs qui chevauchent en arrière : « Inter quos unus acrius institit... » Tout cela ne se tient pas. Nous préférons donc le récit de Herbert, qui était présent ; probablement ici, comme en bien d'autres circonstances, il se met en scène plus qu'il ne conviendrait et donne à ses discours un à-propos, un développement trop particuliers ; mais enfin il est témoin oculaire ; rien ne nous laisse croire qu'il invente la scène entière. Or il dit positivement que l'Archevêque marchait seul en avant de tous les siens. Qu'Alexandre Llewellyn, le porte-croix allât devant le Prélat, c'est possible ; qu'il ait tenu les discours qu'on lui prête en parlant avec les autres avant de partir, c'est possible encore, et on reconnaît assez bien là sa vivacité naturelle. Ces propos, rapportés ensuite à Alain, ont été mis par lui dans la bouche du porte-croix pendant la route ;
de ce château de Clarendon où s'étaient passées de si étranges scènes, le calme se faisait dans son esprit ; les péripéties de la lutte et ses résultats se dessinaient plus distinctement. La résistance du second jour avait sauvé provisoirement l'Église d'Angleterre ; mais que restait-il de la promesse qu'on avait surprise la veille? Promesse nulle évidemment, obtenue qu'elle avait été par des violences trop évidentes et des manœuvres frauduleuses. La conscience du primat n'était donc pas chargée d'une forfaiture ; mais a l'égard des peuples dont il était pasteur n'avait-il rien à se reprocher? La charge pastorale ne lui imposaitelle pas en effet le devoir d'éclairer les fidèles? Ceux-ci ne saisissent guère les nuances, et pour les guider il faut des enseignements clairs et sans ambages; or l'issue des conférences de Clarendon demeurait entourée d'une obscurité difficile à pénétrer pour le plus grand nombre. Le Roi et ses gens ne manqueraient pas de faire sonner bien haut la promesse formulée par l'Archevêque, et produiraient à l'appui le chirographe rédigé le second jour. Les démentis que donnerait le primat, les témoins qu'il produirait, n'auraient certainement pas le pouvoir de dissiper toutes les équivoques, et dans l'esprit du peuple subsisteraient des incertitudes et des doutes trop fondés. Les évêques eux-mêmes sauraient-ils, voudraient-ils voir le résultat véritable de ce combat d'où les deux adversaires sortaient amoindris? Thomas savait trop que Gilbert, Roger, Hilaire se rangeaient autour du Roi. Quel immense danger résultait donc pour l'Église
c'est une erreur, nous le croyons fermement. Le Qtiadn'Iogae, compilé au xiii"^ siècle, n'a cherché que le dramatique et l'effet ; il a donc accolé là des passages d'Alain et de Herbert sans se soucier de la contradiction complète des deux biographes, prenant à l'un et à l'autre ce qui pouvait donner du relief au récit.