‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 194 sur 294 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

la double requête dont ils étaient porteurs; mais le Pape fit la même réponse que la première fois. La lettre du primat ne l'impressionna pas, sinon en lui faisant comprendre clairement la situation du malheureux Archevêque. Il était trop facile de deviner pour quelles raisons Thomas appuyait la démarche du souverain ; aussi le Pontife demeurait-il inébranlable ; mais Jean d'Oxford avait plus d'une manière de plaider une même cause. Il se jeta aux genoux du Pape, et en termes pathétiques représenta les dangers qu'allait courir la vie de l'Archevêque, si un nouveau refus enflammait la colère du Roi. 11 en parlait avec une demi-sincérité, sachant Henri capable de tout ; et Alexandre III pensait de même au fond. Jean d'Oxford comptait l'ébranler en s'adressant à son cœur ; il avait calculé juste. Pour mettre l'Archevêque de Cantorbéry à l'abri d'un danger imminent, le Pape consentit à expédier des Lettres apostoliques, en vertu desquelles le titre de légat était conféré à Roger de Pont-l'Évêque ; mais en même temps il exigea des deux anglais un serment, prêté au nom de leur royal maître, et par lequel Henri s'engageait à ne point remettre à l'archevêque d'York les lettres en question sans une nouvelle autorisation du Souverain Pontife. Accepter pareille condition, c'était rendre illusoire la concession du Pape ; mais, d'une part, les deux agents désiraient fort ne point reparaître à la cour d'Angleterre sans y rapporter un parchemin de quelque apparence ; et d'autre part, qui pouvait savoir? Le Roi n'éprouverait-il pas bientôt un nouvel accès de colère? La vie de l'Archevêque ne serait-elle pas bientôt menacée plus que jamais? Et alors le Pape refuserait-il de donner la permission qu'il réservait présentement ? Jean d'Oxford et son compagnon jurèrent donc et partirent.

Henri Plantagenet ne se méprit pas sur la valeur de la concession octroyée par le Pape ; c'était une maigre compensation pour le refus de sanctionner les coutumes; néanmoins il en fit trophée pendant quelques jours, donnant à entendre qu'il saurait s'en servir. Les paroles arrogantes du Roi vinrent redoubler l'amertume du primat, que le Souverain Pontife n'avait pas relevé encore de la suspense à laquelle il s'était condamné. Thomas se crut abandonné du Saint-Père et livré à l'archevêque d'York; une lettre d'Alexandre III, reçue presque en même temps, achevait de le confirmer dans ses tristes pensées. Le Pape ne mentionnait pas les précautions prises pour contrebalancer les effets possibles et probables de la mesure; au contraire, il multipliait avec tant d'insistance les conseils de prudence, de modération, de déférence envers le Roi, qu'il paraissait vraiment se défier de l'Archevêque. Il n'en était rien au fond, et Alexandre III en fournit lui-même la preuve presque aussitôt, en donnant au primat des explications conçues en termes affectueux. Néanmoins, dans des conjonctures aussi difficiles, la moindre apparence d'improbation, ne portât-elle que sur la forme, fût-elle même tacite, n'allait pas sans de fâcheux résultats. L'historien ne peut taire que le style constamment bienveillant des lettres adressées à un roi tel que Henri II produit un contraste pénible avec les admonestations paternelles prodiguées au primat qui portait tout le poids de la lutte (i).

I. Il va sans dire que nous n'entendons nullement, en formulant cette appréciation, adopter le point de vue de tel écrivain protestant, M. Freeman par exemple, qui écrivait dans la Contemporary Review (sept. 1878) les paroles suivantes : « Il n'est pas étonnant que pour un << politique froid et rusé comme Alexandre qui avait devant les yeux un « but à atteindre, Thomas parût encombrant..., » (page 237). Pour nous, au contraire, il est clair que la sympathie d'Alexandre III était sincère-

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