CHAPITRE II
Dieu, au service du jeune étranger, sans espérer aucune rémunération de ses peines. Le charitable infirmier ne s'épargnait pas et il ne fallait pas moins de zèle ; car le malade, élevé délicatement, ne supportait pas tous les remèdes ni toutes sortes de nourriture indifféremment. Le bon serviteur étendait sa vigilance à l'unique monture de Thomas. Enfin, grâce à tant de dévouement, qu'il eut le chagrin de ne pouvoir payer comme il convenait, Becket recouvra la santé.
Fut-ce le besoin? Fut-ce la persistance des conseils de Baillehache et de Gilbert lui-même, qui détermina enfin Thomas à faire une démarche auprès de Thibaut? Tout ce que nous savons c'est que le maréchal de la cour et Gilbert Becket obtinrent, en 1143, que le jeune homme serait attaché au service de l'Archevêque primat 1 1 1. Tel fut le dernier service que le père de notre héros lui rendit ; car d'après les biographes il survécut peu à la pieuse Mathilde. Nous ne savons pas, au reste, l'année de sa mort ; mais elle ne survint qu'après l'entrée de Thomas à la Cour de Cantorbéry.
Les protecteurs du jeune clerc l'avaient averti que l'Archevêque allait venir faire quelque séjour à son manoir de Harrow-on-the-Hill, à peu de distance de Londres, et qu'il recevrait là son nouveau serviteur. Au jour dit, Thomas monta à cheval, se mit en route avec un seul valet, ce Ralph de Londres dont la légende a exploité le nom (2), et se rendit à Harrov^^ Tous deux trouvèrent gîte dans une maison du village habitée par un bon paysan et sa femme. Pendant la nuit sui-
1. Fitzst. page 15: « Horum in([uam et patris introductu, archiepiscopus sui gregib scripsit Thomam. »
2. Ralph n'est nommé qu'en cette circonstance, et par le seul Fitzstephen, précisément celui des biographes qui contredit le plus nettement la légende, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, page 4; il qualifie ici Ralph d'écuyer : « uno solo armigero, Radulpho de Londonia. » (page 17).
vante, l'hôtesse eut un songe : elle vit un des deux jeunes étrangers assis sur la tour de l'église paroissiale, et le manteau de l'inconnu allait s'étendant jusqu'à envelopper tout l'édifice. Au matin, la brave paysanne raconta ce rêve à son mari, non sans y ajouter ses remarques. « Cela veut dire, assura-t-elle, que ce jeune « homme sera un jour seigneur du lieu. » Or, l'église et la terre de Harrov/ appartenaient à l'Archevêché de Cantorbéry.
Baillehache présenta lui-même au primat le fils de Gilbert. Cette première entrevue paraît avoir eu de part et d'autre une grande importance. Thomas et Thibaut se connurent et se jugèrent mutuellement ; le prélat, grâce à une longue expérience, devina chez le jeune homme une nature d'élite ; Becket. de son côté, grâce à la perspicacité singulière dont il était doué, comprit en quelques instants le caractère de son nouveau maître. Au rapport du chroniqueur Gervais de Cantorbéry (i), que vient appuyer le témoignage du prieur de Cricklade (2), l'Archevêque était bon, consciencieux, doué de qualités morales très-remarquables; mais, par contre, il était faible de caractère, et comme tel s'emportait facilement. Ces accès d'irritation l'entraînaient aisément à des mesures regrettables, à des paroles blessantes ou compromettantes. Dans la position difficile que lui créaient les événements politiques, le primat ne laissait que trop paraître la versatilité qui paralysait chez lui des qualités et des vertus éminentes. Il est évident que Thomas Becket comprit sur le champ quelle conduite il devait tenir à l'égard de l'Archevêque. 11 vit que Thibaut avait besoin d'appui et de dévouement plus que de tout autre service,