CHAPITRE II
et il résolut de se dévouer pour aider le maître que Dieu lui donnait.
C'était là un généreux dessein ; ajoutons que pour le concevoir il fallait à un jeune homme de vingt-cinq ans une maturité plus qu'ordinaire, et pour le mettre à exécution une vertu plus solide qu'elle ne l'est communément h pareil âge. Thomas se mit courageusement à l'œuvre et ne se rebuta pas lorsque les difficultés surgirent. Elles furent grandes. En soi il était déjà malaisé de gagner et de fixer une âme faible ; mais quand la malice d'autrui prenait à tâche d'entraver cette œuvre, il y avait là de quoi décourager. Or, dès les premiers pas dans sa nouvelle carrière, Thomas se heurta à l'inimitié d'un jaloux.
Le vice a ses intuitions comme la vertu. A la Cour de Cantorbéry se trouvait un clerc nommé Roger de Pont-l'Évêque, homme de talents, d'ailleurs, mais ambitieux et esclave de passions violentes. Il était fort en vue dans l'entourage de l'Archevêque, et bientôt allait monter aux dignités de l'Église. Pourquoi Roger, dans une situation si brillante, vit-il dès l'abord un rival dans le nouveau venu, qui n'occupait encore aucune charge importante? D'instinct il devinait chez le jeune clerc un homme assez puissant pour faire échec à des ambitions coupables, assez vertueux pour condamner par son exemple les déportements d'autrui. La raillerie fut la première arme de Roger. Par allusion au surnom du chevalier qui avait présenté Thomas à l'Archevêque, il affectait de donner au nouveau clerc le sobriquet de Baillehache ; par un raffinement de bon goût, il confondait parfois la hache avec la scie, ce qui ne pouvait manquer d'ajouter beaucoup de sel au quolibet. A l'occasion, l'insulte ouverte et brutale allait frapper Thomas au visage. Pareils procédés ne suffisant pas
néanmoins à faire disparaître un odieux rival, Roger exploita le caractère faible de l'Archevêque, et réussit à obtenir l'éloignement de Becket, qui reçut l'ordre de quitter la Cour primatiale. Sachant bien d'où partait le coup et d'ailleurs n'ayant nullement conscience d'avoir démérité, Thomas ne crut pas devoir céder sans réclamations, bien qu'il n'eût jusqu'alors opposé que le silence aux affronts dont Roger l'avait abreuvé. Il alla trouver le frère même de l'Archevêque, Walter, archidiacre de Cantorbéry, qui lui avait témoigné de l'estime. Moins crédule et plus clairvoyant que le primat, Walter sut plaider la cause de l'innocent et le faire rappeler au poste qu'on venait de lui enlever. Mais ce qu'on croirait à peine si l'histoire ne l'affirmait, Roger reprit peu après la même intrigue avec le même succès. Heureusement l'intervention de Walter fut aussi puissante que dans le premier cas. Deux fois battu, Roger ne désarma pas cependant ; il fut dès lors et pour toujours l'ennemi juré de Thomas Becket.