CHAPITRE XIX
jusqu'à concurrence de deux mille marcs pour l'Archevêque, déjà dépouillé de tous ses biens meubles; mais le Roi refusa.
Dès lors ce fut une étrange confusion dans le conseil des prélats. Les plus avancés dans les bonnes grâces du Roi tenaient pour certain qu'il ne serait satisfait que par la ruine totale et la démission de l'Archevêque. Parmi ceux-ci se distinguait Hilaire de Chichester. Son attitude était si odieuse, que plus tard Thomas, revenant par la pensée à ces jours d'orage, disait de lui : « Celui-là a tenu parmi ses frères la place de « Judas. » Hilaire parlait beaucoup, comme toujours, et pressait le primat de se rendre à merci : « Vous « connaissez le Roi mieux que nous ; que voulez-vous « faire ? Comme Chancelier vous l'avez servi loyale- « ment, je le veux, mais non sans créer beaucoup « d'envieux; à cette heure ils ont tout soulevé contre <^ vous. La caution qu'on vous réclame, pouvez-vous la « fournir ? On n'en sait pas même au juste le chiffre ; « qui répondra pour vous en ce cas ? Henri a dit, « assure-t-on, qu'il n'y avait plus place en Angleterre '^ pour lui et pour vous, tant qu'il sera Roi et que « vous serez Archevêque. Ainsi croyez-moi, pour éviter « une grande douleur à notre Église, le mieux est de ^f tout remettre à la merci du prince. »
D'autres prélats, en petit nombre, se montraient plus courageux : « A Dieu ne plaise, répliquaient-ils, <' que le primat abandonne sa dignité ! Des manoirs « et des châteaux, si l'on veut, mais le bâton pastoral, « jamais ! Lequel de ses prédécesseurs s'est dérobé « ainsi, au grand déshonneur de son Église ? Aucun ; '' et pourtant les persécutions n'ont pas manqué aux « Archevêques de Cantorbéry. >^
En somme, on n'aboutit le samedi à aucune conclu-
sion. Le dimanche il n'y eut point de session, et Thomas ne sortit pas de Saint-André ; il passa la journée à délibérer activement avec ses meilleurs amis, prenant à peine le temps de manger. Au reste, que l'on ne croie pas qu'il oubliât de demander à Dieu par la prière les lumières dont il avait si grand besoin : il avait passé une des dernières nuits dans l'église, priant avec ses chapelains, récitant les litanies des saints, fléchissant le genou à chaque nom, et prenant la discipline.
Tout le monde attendait pour le lendemain lundi le dénouement du terrible procès ; mais le dimanche soir, vers minuit, l'Archevêque fut saisi d'une violente douleur de reins. C'était une crise de la maladie à laquelle il était sujet, surtout lorsqu'il avait à soutenir le poids de préoccupations extraordinaires. Il lui fut impossible de se rendre au château le lundi matin. Le Roi crut à quelque moyen dilatoire, et députa les comtes de Leicester et de Cornouailles pour aller s'assurer de la réalité. Les deux nobles seigneurs s'acquittèrent avec tact de l'enquête embarrassante dont ils étaient chargés, et d'ailleurs il ne leur fut pas difficile de constater l'état du malade ; mais Thomas leur déclara que le mardi, s'il ne pouvait encore marcher, il se ferait porter en litière dans la salle du parlement plutôt que de n'y pas assister.
Le mardi tombait le 13 octobre, anniversaire du jour où toute l'Angleterre s'était réunie à Westminster pour la translation des reliques de saint Edouard. C'était pour l'Archevêque de Cantorbéry un glorieux et doux souvenir, qui contrastait vivement avec les sinistres pressentiments dont tous les cœurs étaient agités à Northampton. Mais aussi la foi trouvait un heureux augure dans cette coïncidence ; il y aurait