CHAPITRE MX
certainement en ce jour des bénédictions spéciales pour le primat qui défendait pied à pied en Angleterre l'œuvre d'Edouard le Confesseur.
Thomas avait grand besoin de l'appui des saints, car sur la terre il n'en trouvait plus aucun. Dès la veille, sur son lit de souffrances, il avait reçu de menaçants avis ; deux comtes qui lui gardaient en secret leur estime lui firent savoir confidentiellement que s'il osait se présenter au château, il y perdrait certainement la liberté, peut-être les membres ou la vie (i). Et pour confirmer ces renseignements, dès le matin du mardi des rumeurs du même genre circulaient dans toute la ville. Un moment Thomas trembla. Il fit mander un des moines de Saint-André dans lequel il avait confiance, et lui exposa son anxiété. « Avant de « partir pour le château, lui répondit le religieux, f( célébrez la messe de saint Etienne, le protomartyr, « et recommandez-lui la cause de l'Église, ainsi qu'à « la Vierge Marie et aux patrons de la primatiale ; puis <■< allez sans crainte, la protection divine ne vous fera < pas défaut. » Le mardi matin l'Archevêque fit donc de bonne heure ce que lui avait indiqué son conseiller : après quoi il manda près de lui les évêques. Pendant que les prélats se disposaient à se réunir, quelqu'un allait en grande hâte avertir le Roi que Thomas venait de choisir la messe de saint Etienne, tout exprès parce que les paroles de l'introït rappelaient
I. Les biographes, qui tous écrivaient sous le règne même de Henri II, n'ont pas nommé ces deux comtes. Il nous paraît assez évident que ce sont les deux mêmes seigneurs qui vinrent à Saint-André de la part du Roi. Personne n'eût osé, sans autorisation, venir parler à l'Archevêque ; et nous savons que plus tard le comte de Cornouailles fit encore parvenir à Thomas un avertissement du même genre. Il est assez clair qu'en s'acquittant de leur mission, le lundi, ils purent jeter à voix basse quelques mots à l'Archevêque, lorsque celui-ci leur annonça son intention d'aller au château le lendemain, malade ou bien portant.
les persécutions dirigées contre le juste par les princes pervers (i) ; était-il soutenable qu'un tel homme se comparât au premier martyr et rangeât son roi avec ses conseillers au nombre des persécuteurs ? C'était affaire si sérieuse qu'un jour l'évêque de Londres osera bien y trouver matière à de virulentes accusations par-devant le Souverain-Pontife. Au demeurant, tous ces rapports achevaient d'exaspérer le Roi ; et ils étaient grandement coupables, ces perfides conseillers qui attisaient sans relâche les violents ressentiments de Henri Plantagenet.
En arrivant à Saint-André, les prélats trouvèrent l'Archevêque assis et revêtu des parements sacrés qu'il n'avait pas dépouillés après la messe. Même il portait encore le pallium (2). Mes frères, dit-il en substance aux évêques assemblés, je sais ce que le Roi a préparé contre moi ; de bons renseignements me l'ont appris. Dans une conjoncture aussi grave, que me conseillezvous ? Pour moi, j'ai dessein d'aller au château tel que je suis ici, revêtu de mes insignes de prêtre et de pontife, portant moi-même la croix archiépiscopale, afin que l'on voie bien qui je suis, non point un baron du royaume, mais l'Archevêque de Cantorbéry.
1. Sederunt principes et adversum me loquebantur ; et iniqui persecuti sunt ; adjuva me. Domine
2. Garnier (page 57), et Guillaume (page 35), parlent seuls de cette convocation faite par le primat. Herbert parle d'une réunion qui semblerait spontanée. Roger de Pontigny et Fitzstephen n'en disent pas un mot. Nous demeurons donc en face de deux témoignages seulement : d'une part celui de Garnier et de Guillaume, d'autre part celui de Herbert. Nous acceptons des premiers le fait de la convocation ; mais quant aux détails de l'entrevue, nous suivons le récit de Herbert, témoin oculaire, qui s'écarte des deux autres biographes sur quelques points importants. Le fait que Roger de Pontigny n'a rien emprunté ici à Garnier ni à Guillaume semble prouver que, pour de bonnes raisons, il ne regardait pas leur version comme très exacte.