CHAPITRE XIX
A ces mots les prélats ne peuvent dissimuler leur trouble. Équivoquer leur a paru, jusque alors, l'habileté suprême ; quoique n'ayant rien gagné à ce jeu où même ils ont beaucoup perdu, ils s'épouvantent à la pensée d'une afllrmation si nette, qui déchirerait tous les nuages, briserait toutes les trames. Ils jugent que le Roi ne verra pas sans colère une démarche qui bouleverse tout son plan. Par un reste de dignité, ils ne veulent pas déclarer clairement leur pensée; d'autre part, ils n'ont aucune envie de se ranger derrière leur chef pour partager les dangers qui vont l'assaillir ; aussi essaient-ils de plaider l'inutilité pratique de l'attitude adoptée par l'Archevêque. A quoi bon? disentils; vous savez mieux que nous quels périls vous courez à cette heure. Archevêque ou baron du royaume, vous serez condamné, parce que le Roi vous accuse de foi mentie ; vous avez juré d'observer les coutumes, et vous ne les observez pas, bien que votre serment d'hommage-lige vous en fasse un devoir. Il y a donc là matière à une accusation de haute trahison, et rien ne vous peut soustraire à une condamnation terrible ; non, rien, qu'une seule résolution peut-être : rendez les armes et démettez-vous de l'Archevêché. Surtout n'allez pas, la croix en main, vous présenter au château : ce serait un défi jeté au Roi. Il tient le glaive temporel; s'il vous voit brandir le glaive spirituel, c'en est fait de la paix et il faut renoncer à tout espoir de conciliation.
A cette triste harangue Thomas répond d'un ton sévère :
« Mes frères, les efforts du monde sont concentrés « contre moi, vous le voyez assez; mais il est une « chose qui m'attriste bien plus que les attaques des « laïques, c'est de me voir combattu par les fils de
« ma Mère (i). Quand même je pourrais m'en taire « aujourd'hui, la postérité dirait un jour que vous « m'avez abandonné seul dans la lutte, et que vous « m'avez condamné deux fois en deux jours! Je ne « suis qu'un pécheur, il est vrai, mais néanmoins ne « suis-je donc pas votre Archevêque et votre Père? « Pourtant, d'après vos dernières paroles je com- « prends que vous êtes prêts à donner une troisième « fois votre concours à une condamnation civile, « voire à une sentence au criminel. Eh bien ! en « vertu de l'obéissance, et sous péril de votre ordre, « je vous défends à tous de siéger pour aucun juge- « ment à prononcer contre ma personne. Et au cas 011 « vous enfreindriez cette défense je forme dès mainte- « nant appel de votre jugement à l'Eglise romaine, « notre mère, le refuge de tous les opprimés. De « plus, si les laïques venaient à porter la main sur « moi, comme le bruit public l'annonce, je vous « ordonne, en vertu de l'obéissance, d'employer les « censures de l'Eglise pour soutenir la cause de l'Ar- « chevêque votre Père. Sachez bien, d'ailleurs, et « retenez ceci : au milieu des rugissements et des « assauts du monde mon corps pourra trembler, car « la chair est faible ; mais avec l'aide de Dieu je ne « me rendrai pas lâchement, et n'encourrai pas la « honte d'une trahison envers mon peuple. »
Interdits, les évêques demeurent silencieux; un seul ose élever la voix, c'est encore Gilbert Foliot. Il appelle au Pape de l'ordre intimé par l'Archevêque ; mais sa voix ne trouve point d'écho, et les prélats se retirent. Puis Thomas se prépare à monter au château, nu-pieds, toujours revêtu de ses habits sacerdo-