CHAPITRE XIX
Thomas avance, la croix haute. Les évêques s'écartent pour lui faire place, et traversant à sa suite la grand'salle pénètrent dans celle où siégeait le parlement les jours précédents; mais la pièce est déserte ; le Roi se tient cà l'étage supérieur avec ses barons. Les prélats entourent l'Archevêque, assis à sa place ordinaire; Gilbert Foliot qui se trouve le plus rapproché, prend la parole : (i)
— En vérité, s'écrie-t-il, seigneur Archevêque, vous « avez juré de bouleverser le monde! Que venez-vous « ici, dans la demeure du Roi, armé de cette croix « qui a tout l'air d'une épée dans votre main ? C'est « votre glaive ; mais que le Roi tire maintenant le « sien, et voilà le Roi et l'Archevêque armés l'un « contre l'autre ! Il ferait beau voir !
— Je voudrais, répond Thomas, porter toujours « ma croix de mes propres mains, s'il était possible. « Dans le cas présent, je sais pour quelles raisons j'en « agis de la sorte ; mon désir est de conserver la paix « de Dieu pour moi comme pour l'Église d'Angleterre. « Dites ce qu'il vous plaira; mais si vous étiez à ma « place, vos idées changeraient. Quant au Roi, s'il '< tirait l'épée, serait-ce bien la paix qu'il chercherait ?
— Mais, interrompt l'archevêque d'York, son glaive « est plus dur que le vôtre. Croyez-moi, désarmez le '< Roi en posant vous-même les armes ; abandonnez « cette croix à un autre.
— Le glaive du prince frappe le corps, le mien « atteint l'âme, repart Thomas; mais il n'y a pas <" pour le Roi lieu de s'indigner s'il me voit porter
I. Ici les deux témoins oculaires ne sont pas d'accord ; l'un place à l'entrée de la grand'salle un incident que l'autre place dans la salle des réunions ; nous choisissons la version de Fitzstephen qui a écrit plus tôt que Herbert.
« moi-même la croix du Dieu qui est son Seigneur et « le mien ; n'est-elle pas, au contraire, le signe de la « miséricorde ? »
Pour le dire en passant, l'archevêque d'York venait morigéner ainsi le primat d'Angleterre en faisant porter devant lui-même la croix métropolitaine ; prérogative usurpée puisqu'on se trouvait sur le territoire de la province de Cantorbéry (i). D'ailleurs, il était à dessein venu le dernier au château pour bien montrer qu'il n'était point au conseil du Roi. Peu importait, en vérité, qu'il en fût absent de corps, quand on savait partout qu'il en était l'âme.
Au moment où se terminait le dialogue entre Thomas et les évêques, un héraut pénétra dans la salle ; par sa voix, le Roi mandait les prélats auprès de sa personne. Thomas resta donc seul avec les quelques clercs demeurés fidèles, tandis que les évêques s'éloignaient par le petit escalier qui conduisait à l'appartement royal. Pendant quelques instants le silence régna dans la salle basse, à peine troublé par les réflexions que les clercs échangeaient tout bas entre eux ou avec leur maître. Mais bientôt un bruit confus de voix se fit entendre, venant de l'étage supérieur, et dégénérant promptement en une clameur ; des pas précipités retentirent dans l'escalier, la porte s'ouvrit, et livra passage à plusieurs maréchaux du palais. Thomas se signa rapidement, ainsi que Herbert et le
I. Le Pape le lui avait interdit ; mais il en avait appelé au Pape mieux informé (Fitzsteph. page 58) ; c'était déjà blâmable ; il Tétait plus encore de ne tenir, sous prétexte d'appel interjeté, aucun compte de la prohibition pontificale. Pareil fait se retrouve plusieurs fois dans Thistoire de Tépiscopat anglais, pendant la lutte que nous étudions ; et c'est pourquoi nous voulons faire remarquer que le devoir impose l'obéissance à l'ordre du supérieur hiérarchique, même après appel, jusqu'à ce que la cause ait été jugée par le tribunal compétent.