CHAPITRE XIX
petit groupe de fidèles ; mais les gens du Roi se contentèrent de jeter sur eux de sombres regards, et traversèrent la salle sans s'y arrêter. Quelques minutes plus tard, nouvelle alerte : ce sont des chevaliers ; ils s'approchent de l'Archevêque : '< On parle de sentence « capitale contre vous au conseil du Roi, disent-ils ; « tenez-vous sur vos gardes. )? C'était facile à dire, mais Thomas n'était-il pas prisonnier à la merci du prince ? Coup sur coup le même avertissement se répéta plusieurs fois. Le bruit de voix irritées ne cessait pas dans l'autre pièce; des pas résonnèrent de nouveau dans l'escalier : heureusement il ne s'agissait encore que de sénéchaux affairés, qui passèrent en menaçant l'Archevêque de leur verge. Enfin les voix se turent, et l'on entendit des pas plus nombreux ; la porte se rouvrit encore, mais cette fois pour laisser passer les évêques. Sur leurs visages abattus ou agités, le primat lut quelque chose de la scène qui venait d'avoir lieu :
— Je pressens, dit-il, que vous n'avez rien osé pour « empêcher les sévérités inouïes du conseil royal ; je « pressens que la cause de l'Église est sacrifiée. Dans « une telle nécessité, j'interjette appel au Pape.
— Veuillez m'excepter de cet appel, s'écria l'évêque « de Londres.
— Vous pas plus que personne, répliqua l'Arche- « vêque. A tous, sous péril de votre ordre et de vos « âmes, je vous enjoins de faire justice des coupables, « quels qu'ils soient, si, comme on le dit, je perds « ici la vie ou la liberté. »
Les évêques se taisaient, ne sachant plus que faire, car leur habileté était à bout ; ils se groupèrent à part pour tenir conseil. Les paroles sévères du primat venaient de les jeter dans le plus grand embarras ; il
n'y avait plus possibilité pour eux de le considérer comme baron du royaume ; l'Archevêque, avec sa croix haute, avait dissipé l'équivoque. Et non seulement il empêchait ainsi de distinguer deux hommes en lui, mais il venait de faire pour la seconde fois dans la journée acte d'autorité, se plaçant en outre sous la sauvegarde du Saint-Siège. D'autre part, comment éviter le courroux du Roi, si l'on refusait de s'associer au jugement qu'il réclamait et dictait ?
Pendant que les prélats délibèrent, sachons ce qu'on avait dit dans la salle où Henri II se tenait avec les barons. Les prélats à peine arrivés en sa présence, il s'était répandu en récriminations amères contre l'Archevêque. Thomas regardait-il donc son souverain comme un infidèle, qu'il venait à lui la croix en main? N'était-ce pas là une provocation et une insulte ? Et les courtisans de renchérir ; c'était un concert d'accusations, au milieu desquelles revenait avec persistance celle de foi mentie au seigneur lige, attendu la violation flagrante des coutumes jurées à Clarendon. Gilbert Foliot jouait là un rôle que n'allait pas tarder à révéler un homme de bonne foi. En raison de la gravité de l'offense, les mesures les plus rigoureuses étaient proposées par le Roi ou par ses gens, au milieu des vociférations violentes qui s'entrecroisaient. Telle était la scène dont le bruit avait frappé les oreilles du primat et de ses clercs. Finalement les évêques, ne pouvant se résoudre à condamner leur chef à la prison, encore moins à la mutilation ou à la mort, étaient venus le trouver ; sans doute ils allaient renouveler leurs instances pour obtenir qu'il se rendît lui-même à merci, quand Thomas les avait rappelés vivement au devoir.
On en était là, et il devenait urgent pour les prélats de trouver une issue. Après délibération, ils s'accor-