CHAPITRE XIX
'■< suffi aux yeux du Roi (i). Et voici qu'aujourd'hui « vous nous obligez à agir contre nos engagements, « car vous nous défendez d'assister à un jugement où « le Roi nous requiert de prononcer conformément ff à son droit reconnu. C'est un acte de tyrannie ; pour « protester à rencontre et vous empêcher d'aller plus « loin encore, nous en appelons au Pape. C'est seu- « lement sous le bénéfice de cet appel que nous vous « obéissons. »
L'heure des triomphes oratoires n'était pas venue encore pour Hilaire : l'Archevêque lui répondit avec le plus grand calme :
« Je prends acte de votre appel, et avec la grâce « de Dieu je serai présent quand le Pape jugera. Sachez « maintenant que ni vous ni moi n'avons rien consenti -r que sauf l'honneur de l'Église, au parlement de « Clarendon. \'ous le dites vous-mêmes, nous avons '< ajouté ces trois clauses : De bonne foi, sans dol et « selon le droit. Les prérogatives canoniques de nos « Églises ont été sauvegardées ainsi. Car d'une part '< pourrait-on observer de bonne foi et selon le droit « quelque chose de contraire à la loi de Dieu ou de « l'Église ? D'autre part, un roi chrétien pourrait-il « croire son honneur attaché à des prérogatives fatales '< aux libertés ecclésiastiques, qu'il a juré de respecter? '< Or vous savez quel jugement a porté le Pontife '' romain sur les coutumes royales : le Roi lui en avait « envoyé le texte pour en obtenir l'approbation, mais
I. C'est à Fitzstephen que nous devons ce texte ; nous y remarquerons donc le témoignage placé dans la bouche du prélat, quant au refus des évêques d'apposer leur sceau sur la charte de Clarendon. Ainsi nous avions raison de ne pas accepter les mots « et sigillorum impressione » ajoutés dans deux manuscrits de l'œuvre de Fitzstephen à propos des coutumes, puisque le biographe lui-même nous fournit ici une affirmation précise et détaillée du contraire. (Cfr., ci-dessus, page 281).
« la réponse du Pape a paru bien plutôt une condam- « nation. Notre devoir est donc tout tracé, puisque « nous devons être prêts à recevoir ce que reçoit « l'Église romaine, à rejeter ce qu'elle rejette. Au « surplus, quand nous aurions failli dans l'assemblée « de Clarendon, ce serait par faiblesse humaine, et « nous devrions reprendre courage, recommencer la « lutte contre l'éternel ennemi dont toute l'occupation « est de faire cheoir celui qui est debout, d'empêcher « celui qui est à terre de se relever. Un serment ne « saurait lier s'il blesse la justice. »
Ainsi l'Archevêque était bien décidé à paraître en personne par-devant le Pape, et à ne plus laisser le champ libre à l'intrigue. 11 se présenterait fort de la sentence prononcée par le Saint-Père sur les coutumes mêmes qu'on lui faisait un crime de violer, fort de son obéissance aux instructions du Saint-Siège : la campagne s'engageait mal pour les appelants. Toutefois ce qu'ils avaient voulu, c'était sortir de l'impasse où les enfermait d'une part leur lâcheté, de l'autre la fermeté du primat ; pour le moment le but était atteint, leur rôle était fini ; mais l'héroïque pontife ne se trouvait pas libre pour cela.
Tandis que l'évêque de Chichester parlait, le Roi tenait conseil avec ses barons, car il n'entendait pas lâcher sa proie. Un certain nombre de seigneurs, auxquels beaucoup d'autres se joignirent, reçurent mission : 1° d'aller demander au primat s'il reconnaissait avoir formé appel au Pape, ainsi que l'avaient dit les prélats ; 2° de lui demander compte de trente mille livres, qu'il était accusé d'avoir mal gérées pendant son passage à la Chancellerie d'Angleterre.
La troupe nombreuse des seigneurs descendit donc •et pénétra dans la salle où les évêques étaient encore
CHAPITRK XIX 337
réunis, quelques minutes après l'échange de discours entre l'Archevêque et Hilaire de Chichester. Ils se groupèrent autour de Thomas, et si près qu'ils séparèrent de lui ses clercs, à l'exception de Herbert. Le primat ne témoignait nulle émotion, quoique maint visage menaçant ne fût pas éloigné d'une longueur d'épée. Sur un signe de Herbert il était demeuré assis, tenant toujours sa croix, et ce fut ainsi qu'il écouta le message dont les barons étaient chargés. Sans daigner remarquer l'étrangeté de telles procédures, il répondit en protestant de sa fidélité au Roi, sauf les droits de Dieu et de l'Église ; mais il écarta d'un mot la question des comptes qu'on le sommait de rendre. N'ayant point été cité pour une cause de ce genre, il se refusait a y entrer, rappelant d'ailleurs la décharge reçue au jour de son élection. « Vous y étiez, et vous avez « entendu », ajouta-t-il en s'adressant à quelques-uns des barons. Quant à l'inhibition par lui intimée aux évêques et à l'appel interjeté, il n'eut garde de s'en défendre, et pour dissiper toute incertitude, il en appela derechef au Souverain Pontife, en présence même des seigneurs. Ceux-ci se retirèrent alors, la plupart manifestant seulement par leur attitude le mécontentement ou les appréhensions que leur inspirait la réponse du primat. Quelques-uns furent moins réservés, et l'on entendit autour de l'Archevêque des conversations comme celle-ci :
— Où donc est Guillaume, le vainqueur de l'An- '< gleterre ? 11 savait, lui, tenir la bride à ses clercs ! « Son frère, l'évêque de Bayeux, put y songer dans sa « prison.
— Et Stigand, l'Archevêque de Cantorbéry, enfermé « pour sa vie dans un cachot !
— Sans remonter si haut, le comte Geoffroy Plan-
« tagenet n'a-t-il pas bien fait mutiler l'évêque élu « de Séez, avec bon nombre de ses clercs ? »
Visiblement il y avait là des gens qui n'attendaient qu'un mot du Roi.
Roger d'York traversa la salle en appelant deux de ses familiers :
— Allons-nous en, dit-il bien haut, ne soyons pas « témoins de ce qui va tout-à-l'heure advenir.
— Non, répondit l'un des deux clercs, je ne bou- « gérai d'ici avant d'avoir vu ce que la Providence a « décidé de Sa Seigneurie. S'il lui faut résister jus- « qu'au sang pour Dieu et la justice, il ne saurait y « avoir fin ni meilleure ni plus belle. »
Roger disparut.
En ce moment même le Roi constituait définitivement le tribunal qui devait venger l'honneur de la couronne. « Quoi ! s'était-il écrié en recevant la ré- « ponse de l'Archevêque, cet homme qui me doit « tout refuse maintenant de me rendre des comptes ! « 11 y est tenu par son serment d'hommage-lige ; en « y manquant il fait insulte à son seigneur : j'exige « qu'il soit jugé. »
Selon l'usage établi pour les délibérations du Parlement dans les plus graves circonstances, on adjoignit aux comtes et aux premiers barons du royaume les vicomtes et d'autres chevaliers; l'assemblée ainsi constituée se retira pour délibérer, sans souci de son incompétence, absolument évidente pourtant (i). Mais le Roi ayant intimé ses volontés, il suffisait ; et les seigneurs vinrent bientôt lui annoncer que l'Arche-
I. Sur la question des comptes, la décharge donnée était aussi certaine que possible ; et si les comtes prétendaient condamner le primat à raison de son appel, leur incompétence était bien plus claire encore s'il est possible.