II
Après avoir déposé sa croix à l'autel de la Vierge, l'Archevêque pria quelques instants avec ferveur, puis il se releva et demanda s'il n'était pas encore l'heure de none. Apprenant qu'elle était passée déjà, il psalmodia l'office divin, puis se rendit au réfectoire pour le souper. Mais il n'oublia pas les pauvres, ses amis, qui l'avaient ramené tout-à-l'heure en triomphe « Qu'ils € entrent, dit Thomas; qu'ils viennent s'asseoir à notre « table, après nous avoir fait cortège d'une façon si '' magnifique. /> Us entrèrent en effet, et débordèrent promptement du réfectoire dans les cours et jusqu'aux portes du monastère.
Le primat ne mangea guère, mais il sut donner le change par une apparence de gaieté, pour permettre à ses convives de souper tout à leur aise.
— Voilà une triste journée ! lui dit Fitzstephen.
— Le dernier jour sera bien plus triste encore, lui répondit Thomas.
Puis un moment après, il se prit à parler à ses intimes avec un accent où l'on trouve comme un écho des discours de Jésus-Christ à ses apôtres après la Cène :
« Demeurez dans le silence et la paix, disait-il ; que <' vos lèvres ne laissent point échapper de paroles
« amères. Si quelqu'un parle contre vous, ne lui ré- « pondez pas, et supportez en patience le mal qu'il dit. « La meilleure part est pour celui qui souffre ainsi, et « la plus mauvaise pour qui profère les paroles offen- « santés. Ne pouvons-nous commander à nos oreilles « comme ils commandent à leur langue? Que nous « importe les propos des pervers, si nous avons cons- « cience de ne point mériter leurs attaques ? »
Peut-être y avait-il là un doux reproche à l'adresse de ceux qui avaient répondu vertement aux insulteurs, dans la cour du château.
Pendant le repas on lisait l'Histoire Tripartite, à haute voix selon l'usage. Le récit amena une citation de l'Évangile : « Quand ils vous persécuteront dans ■« une ville, fuyez dans une autre. » A ces mots les yeux de Thomas rencontrèrent ceux de Herbert.
Le repas n'était pas terminé que l'Archevêque donnait à haute voix l'ordre de porter sa couchette dans l'église, entre l'autel majeur et l'autel matutinal (i) ; ce qui fut fait au vu et au su de tout le monde, sans surprendre personne, d'ailleurs. On savait que déjà le prélat avait veillé dans l'église, et on n'était point étonné qu'il désirât pouvoir y prendre quelques instants de repos durant une nuit de prières, après une journée si pleine d'émotions.
Le souper ne se termina qu'à la tombée de la nuit. Thomas achevait de réciter les grâces, lorsqu'il vit entrer dans le réfectoire les chevaliers attachés à sa maison ; ils venaient avec tristesse prier l'Archevêque de les délier de leur serment d'hommage. La situation qui leur était faite par les événements de la journée leur
I. On nommait ainsi dans les monastères un autel placé en arrière de l'autel majeur, et où se célébrait la messe matutinale à laquelle communiaient les religfieux.
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