I. Guill. Cant. Materials, t. i, pag
mas était averti ; quel parti devait-il prendre? L'Évangile venait de lui rappeler que le courage du chrétien n'est pas la téméraire confiance qu'admire le monde ; l'exemple de saint Paul, de saint Cyprien, de saint Athanase, l'exemple du Seigneur lui-même qui n'avait pas dédaigné de se cacher un jour, commentaient assez haut le précepte évangélique. L'heure du sacrifice n'était pas venue encore ; trop de nuages avaient été amoncelés autour de la vérité ; il restait donc beaucoup à faire pour que les événements fussent compris du grand nombre et que l'enseignement qui devait en découler pût être efficace. D'ailleurs, les deux partis avaient interjeté appel au Pape, et il fallait que le Souverain Pontife, que la chrétienté entière après lui, vissent la cause en pleine lumière.
Parmi les quelques clercs demeurés fidèles au milieu de la désertion générale, plusieurs demandèrent à leur maître de veiller avec lui cette nuit encore : « Non, répondit Thomas, je ne veux pas que vous « preniez cette peine. » Puis il posta son chambellan Osbern de manière à écarter les importuns du lieu où la couchette était disposée, sous prétexte que l'Archevêque ne voulait pas être dérangé après les fatigues de la journée; on arrangea même les couvertures de façon à faire croire que le lit n'était point vide. Aussi lorsque les moines vinrent au chœur pour les complies, ils crurent que le prélat reposait derrière l'autel, et psalmodièrent l'office à voix plus basse que de coutume. Mais Thomas n'avait garde de dormir; il parlait dans l'ombre à deux frères convers de l'ordre des Chanoines réguliers de Sempringham, et à son fidèle domestique (i). Les deux frères se nommaient l'un
I. Les biographes rappellent Roger de Brai. Garnier (pag. 71) dit que c'était « un brun, un prode bacheler. » Il y a toute apparence que
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Robert de Cave, l'autre Scailman i i ) ; quant au domestique, il avait dès longtemps toute la confiance de son maître. A ces trois bons serviteurs Thomas exposait son projet, et donnait des ordres qui furent exécutés sur-le-champ. Un des trois confidents alla reconnaître les diverses portes de la ville, et s'assura que celle du nord, précisément la plus proche de Saint-André, n'était pas gardée. Quelques instants plus tard quatre vigoureux chevaux harnachés attendaient à la porte du monastère ; sans doute les montures de quelques étrangers, car ce n'étaient pas là les chevaux ni les livrées de l'Archevêque.
Pendant ce temps Thomas priait derrière l'autel majeur, récitait les litanies des saints, fléchissant le genou à chaque invocation, selon sa coutume. Après quoi, il fit venir Herbert et lui donna ses dernières instructions. Il s'agissait pour le dévoué confident de partir cette nuit môme, de se rendre à franc étrier jusqu'à Cantorbéry, et là de réunir tout ce qu'il pourrait trouver d'argent ; il devait songer aussi à mettre en sûreté certain volume auquel son maître tenait beaucoup et qu'il fallait soustraire au pillage probable du palais primatial (2). Après quoi, il ferait diligence pour passer en Flandre, et Thomas lui donnait rendez-vous à l'abbaye de Saint-Bertin, où l'Archevêque se rendrait de son côté, s'il n'était pris ou assassiné pendant le voyage. Herbert comprit toute l'importance de la mission qui lui était ainsi confiée ; du reste il ne fallait pas moins pour lui faire accepter la sépara-
c'est bien là celui qu'il appelle ailleurs « Brun, son vaslet », et qui d'ordinaire prenait soin de la haire du saint.
1. Frère Scailman fut mis plus tard en prison, mais il sut s'évader {Materials, t. vi, page 77).
2. Il s'agit sans doute du petit livre de prières composées par saint Anselme et que Thomas affectionnait particulièrement. ■
tion dans un pareil moment, et ce fut le cœur gros qu'il dit à son maître bien-aimé un adieu qui pouvait être le dernier.
La nuit était venue, noire et silencieuse ; la pluie tombait avec violence. Thomas quitta l'étole qu'il avait toujours portée depuis le jour de son sacre, prit avec lui le pallium et le sceau archiépiscopal; puis vêtu de sa cappa noire, couvert pour toute armure de sa haire de crin, il sortit furtivement de l'église à la faveur des ténèbres, monta à cheval avec les deux frères convers et son domestique, et les fugitifs se dirigèrent au trot vers la porte du nord. La pluie confinait chez eux les habitants de Northampton, et la petite troupe arriva sans encombre jusqu'à la poterne ; elle était libre en effet. Les quatre cavaliers passèrent, et se lancèrent au galop sur le chemin de Lincoln, dans l'obscurité, sous une pluie qui les transperçait. L'ample cappa de l'Archevêque devint même si lourde, que par deux fois il fallut en couper un morceau. On atteignit ainsi le village de Graham (i), à mi-chemin de Lincoln, où Thomas put goûter quelques instants de sommeil. Presque à la même heure un des familiers de l'Archevêque, demeuré dans l'ignorance de ce qui se passait, reposait à Northampton dans une chambre du monastère, et entendait en songe une voix qui chantait ces deux versets du psalmiste : Anima nostra sicut passer erepta est de laqiieo vcnantiuin ; laqueus contritus est, et nos liherati siimiis (2). En vérité, l'ange qui jadis avait ouvert aux Apôtres les portes de leur prison, à Jérusalem (3), avait été envoyé par