CHAPITRE XX
le Seigneur au secours de l'Archevêque pendant cette journée du 13 octobre 11O4. Cependant le fugitif n'était pas encore en sûreté dans le village où il venait de s'arrêter. Après une courte halte, il fallut remonter à cheval avant l'aube, et de bon matin l'on atteignait Lincoln ; c'était une chevauchée de trente lieues en moins de huit heures.
Thomas reçut l'hospitalité chez un foulon, nommé Jacob, que les deux frères convers connaissaient bien. Le voisinage de la rivière devait faciliter l'exécution du plan qu'ils avaient formé, car désormais Thomas s'en remettait à eux de le guider. Il échangea ses vêtements pour l'habit de grosse laine grise et les souliers ferrés que portaient les convers chez les chanoines réguliers de Sempringham, et il s'appela désormais « frère Christian ». Une barque vint accoster la maison du foulon; les quatre compagnons y prirent place^ et l'on descendit la rivière pendant une quarantaine de milles, pour aborder enfin à un ilôt solitaire, perdu cians une vaste lagune, et qu'on nommait l'Ermitage ; il appartenait aux chanoinesses de Sempringham, et l'Archevêque allait y demeurer un peu de temps, pouvant s'y reposer en complète sécurité. Frère Scailman et Roger le domestique se séparèrent alors de lui pour quelques jours, mais c'était afm de le servir encore en se rendant à Sempringham, qui n'était pas éloigné. Il n'y a guère de doute qu'ils n'allassent de la part du primat conférer avec saint Gilbert, le vénérable fondateur de l'ordre canonial qui a retenu son nom (i).
I. Les divers séjours que le fugitif dut faire sur les terres des chanoines, bien probablement aussi l'entrevue de Scailman avec leur vénéré chef, la qualité des deux frères qui accompagnaient l'Archevêque dans sa fuite ; tout cela, disons-nous, donna bientôt naissance à des rumeurs confuses, et saint Gilbert fut cité devant les juges royaux. On accusait le vieillard d'avoir fait parvenir au proscrit une certaine
Thomas demeura donc seul à l'Ermitage avec Robert de Cave. Un jour celui-ci se prit à considérer le primat d'Angleterre, vêtu de sa grosse tunique de bure, assis solitaire devant une pauvre table rustique pour prendre son repas, et quel repas ! Une façon de soupe aux herbes telle qu'on la pouvait composer dans ce désert. A l'instant, les splendeurs du lord Chancelier, la somptueuse majesté de l'Archevêque, les merveilles qu'avait racontées la renommée, passèrent devant les yeux du bon frère, et il dut sortir pour cacher ses larmes, ne voulant pas attrister davantage le proscrit.
Après quatre ou cinq jours passés à l'Ermitage, Thomas repartit avec le seul frère Robert ; mais ses deux autres compagnons le rejoignirent peu après. D'abord il se dirigea vers Saint-Botulf (i), située à dix milles de là ; puis continuant à descendre la rivière il gagna Haverolot (2), qui appartenait aussi aux chanoinesses de Saint-Gilbert, Il marchait ainsi vers le sud; mais la rivière, qui était pour lui la voie la plus sûre, ne pouvant le conduire plus loin, force fut donc de prendre terre, pour cheminer vers le comté de Kent, où le primat comptait s'embarquer. Dès lors il fallait redoubler de précautions ; car à mesure qu'on appro-
somme d'argent, et par conséquent d'avoir « soutenu le traître. » Par déférence pour le renom de sainteté dont jouissait Gilbert, on lui offrit d'abandonner l'accusation, s'il voulait attester par serment qu'elle était fausse; mais le saint s'y refusa. Finalement il fut acquitté. Si je n'ai pas voulu prêter le serment, déclara-t-il alors, c'était pour ne pas donner à ■croire que je me serais reproché, si je l'avais commis, l'acte dont on m'accusait tout à l'heure. Saint Gilbert mourut centenaire, après avoir vu la canonisation de l'Archevêque de Cantorbéry qu'il n'avait pas voulu trahir aux jours de l'adversité. Il avait fondé son ordre sous le pontificat du Bienheureux Eugène III, donnant la règle de saint Benoît aux chanoines et celle de saint Augustin aux chanoinesses (Annal. Bened. t. VI, page 448).