‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 225 sur 294 · CHAPITRE XX 3S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX 3S

chait du but, on voyageait au milieu de populations qui connaissaient mieux leur pasteur et pouvaient le trahir même involontairement. En conséquence, il fut décidé qu'on n'irait plus que de nuit. Les fugitifs trouvèrent d'abord asile dans une autre maison de Gilbertins, à Chicksand, au comté de Bedford. Là, un des chanoines, nommé lui-même Gilbert, s'adjoignit aux dévoués compagnons de l'Archevêque. Enfin, après une semaine de marche et à force de prudence, on réussit à se rapprocher du petit port de Sandwich. La dernière étape eut lieu au village d'Eastry, à huit milles seulement de Cantorbéry et tout près du port. Thomas fut accueilli par le prêtre qui desservait cette paroisse et logea au presbytère. Une petite fenêtre donnait dans l'église: le proscrit put ainsi assister au saint sacrifice, à l'insu de la population et du célébrant lui-même. Un clerc, que l'on avait mis dans le secret, lui apporta le baiser de paix ; et à la fin de la messe, l'Archevêque donna du fond de sa cachette une bénédiction pleine de tendresse aux fidèles dont il était le pasteur. Un prêtre dévoué, peut-être celui de la paroisse d'Eastry (i), se mit en devoir de trouver l'embarcation nécessaire au primat. Il y réussit après quelques recherches, mais non sans péril, car des ordres très sévères étaient arrivés de la cour pour la surveillance des ports. Le lundi 2 novembre 1164, jour des Morts, deux semaines après le départ de Northampton, Thomas et ses compagnons se glissèrent nuitamment à bord d'une barque non pontée ; deux prêtres coura-

I. Nous sommes souvent réduits à des conjectures sur l'identité de certains personnages, parce que les biographes n'ont pas voulu nommer ceux qui s'étaient ainsi dévoués pour TArchevêque. Les divers récits ayant été écrits alors que les événements étaient encore tout récents et les ressentiments mal éteints, il pouvait y avoir de graves inconvénients à révéler des noms jusque là ignorés.

geux se chargeaient de la conduire à la côte flamande, sans hésiter devant les dangers qu'ils courraient au retour, ni même des risques d'une traversée sur un tel esquif par un temps difficile, car la mer était mauvaise. Avant le point du jour le petit bateau quitta la grève et s'éloigna dans la brume, portant le salut de tout un peuple, sous la garde des Anges de Dieu. Avec un équipage improvisé, la barque fatiguait beaucoup à lutter contre la houle ; mais à force de courage et de persévérance, on eut enfin connaissance de la côte un peu avant le coucher du soleil. Un courant avait fait dériver fembarcation dans le sud-est, vers les plages du Boulonnais.

La marée était basse; Thomas prit terre sur la grève sablonneuse et plate qui s'allonge entre les villages d'Oye et de Marck. On se trouvait ainsi à une grande lieue à l'ouest de Gravelines ; et frère Christian, accompagné de Robert et de Scailman, se mit en route vers la ville. Mais il était brisé de fatigue ; ses mains étaient cruellement déchirées ; et les lourdes chaussures auxquelles il était mal habitué lui rendaient la marche encore plus pénible dans le sable des dunes. Au bout d'un mille à peine il s'affaissa, hors d'état d'aller plus loin. Et pourtant il fallait à tout prix quitter ces lieux; car on se trouvait sur les domaines de Matthieu d'Alsace, comte de Boulogne; or il y avait à peine quelques années que le puissant seigneur avait conçu contre Thomas Becket un profond ressentiment, à l'occasion du mariage sacrilège que le Chancelier d'Angleterre avait voulu empêcher (i). Il était donc urgent de passer vite et sans être reconnu. « Portez- « moi, ou trouvez-moi une monture quelconque, » dit

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