‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 227 sur 294 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

exemple, celle de prendre au plat tantôt une chose, tantôt une autre, pour la donner aux enfants, qui d'ailleurs se montraient fort satisfaits du procédé. Pour un voyageur si fatigué, c'était s'occuper beaucoup des autres et bien peu de soi-même ; et puis frère Christian avait une certaine manière de faire cette distribution; était-ce un jeu ou une distraction? Mais non, il avait l'air d'être chez lui. Ce manège eut bientôt fait d'intriguer le bon paysan, qui se prit à considérer l'inconnu avec une attention croissante. Un si beau front, un port et des gestes si pleins de noblesse, lui disaient que sous la bure grise il y avait quelque mystère. Et puis surtout de belles mains blanches et faites au tour ; pour un homme de la côte ce détail était significatif. Après quelque réflexion, il se leva, et faisant signe à la ménagère sortit avec elle :

'< Femme, dit-il, regarde donc un peu ce frère Chris- <fi tian; je le considère depuis un instant, et m'est avis '' que c'est l'Archevêque de Cantorbéry, qu'on dit « sorti d'Angleterre. //

C'en est bien assez pour piquer la curiosité féminine. L'hôtesse rentre aussitôt dans la chambre, et tout en vaquant au service examine à la dérobée le frère Christian. Quelques minutes à peine, et toute émue elle retourne vers son mari :

'•' Assurément c'est lui; j'en suis sûre. // Hélas les voyageurs ont presque fini de souper, et il n'est plus temps d'ajouter au menu ; mais au moins que le dessert soit large. Les noix, les pommes, le fromage successivement sortent du buffet ; on les pose devant le frère Christian qui commence à s'inquiéter à part lui de tant d'attentions. Le repas enfin terminé, l'hôte s'approche avec un air d'intelligence. Frère

Christian veut lui faire place à côté de lui sur le banc, mais le brave homme, toujours sans rien dire, s'assied à terre aux pieds de l'étranger. Au bout de quelques ^minutes il se décide à parler, et le dialogue suivant s'engage :

— Dieu m'a fait une grande faveur en vous amenant « dans ma chaumière.

— Vraiment? Pour qui me prenez-vous donc ? Je « ne suis que le pauvre frère Christian, vous l'avez « bien entendu.

— Oh ! oui, j'ai bien entendu ; mais qu'on vous « appelle comme on voudra, vous êtes tout de même « un grand personnage... Pour moi, vous êtes l'Ar- « chevêque de Cantorbéry. >>

Le moyen de dire non ? Heureusement il se fait tard, et une soirée de novembre n'est point favorable aux propos de voisinage ; mais pour le lendemain Thomas prendra ses précautions.

Au point du jour il était debout, remerciait son hôte en termes si affables qu'il réussissait à l'emmener pour guider les voyageurs. On chemina longtemps par des chemins que la pluie avait défoncés (i); enfin l'on atteignit une métairie que l'abbaye de Clairmarais possédait sur les bords de l'Aa (2). Là Thomas congédia son guide obligeant, dont l'indiscrétion n'était plus à craindre ; et, dans une barque, il remonta la rivière pour entrer enfin dans la vaste lagune sur le

1. Tous les détails précédents sont empruntés à Herbert, auquel l'Archevêque les raconta lui-même le lendemain soir. Pourtant nous nous séparons ici du narrateur pour adopter la version de Fitzstephen et de Guillaume, car Herbert se trompe en affirmant que le fugitif se rendit à pied de Gravelines à Clairmarais : ses souvenirs ne sont pas exacts, puisqu'il nous dit que c'était une étape de douze lieues. Il n'y avait pas une si longue distance à franchir, et l'Archevêque eut été hors d'état de faire à pied seulement les huit à neuf lieues qu'il fallait parcourir.

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