CHAPITRE XXI
le monastère, et le sollicita de s'y rendre à son tour. Connaissant par la lettre de Jean de Salisbury le dévouement des religieux de Saint-Bertin, Thomas n'hésita pas à se confier à eux. Remontant l'Aa, il débarqua aux pieds des murailles de l'abbaye, où il fut reçu avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive. N'était-ce pas pour les moines une bénédiction bien précieuse que leur apportait le confesseur de la foi en venant se reposer sous leur toit ? Godescalc se hâta de témoigner sa reconnaissance en débarrassant l'Archevêque des habits grossiers de frère Christian, et en lui composant un train qui lui permît de faire dignement le voyage de Sens.
Personnellement Thomas prenait des mesures. Il dépêchait sur les traces de Gilbert Foliot deux hommes de confiance : Tun était Herbert, l'autre Alexandre le Gallois, croyons-nous. Les deux fidèles avaient pour mission de suivre constamment l'ambassade anglaise à une journée de marche, afin d'être toujours au courant de ses faits et gestes. Leur place fut d'ailleurs promptement prise à Saint-Bertin par plusieurs clercs attachés à la cour primatiale, qui successivement trouvaient moyen de rejoindre leur maître.
Une visite inattendue vint pourtant surprendre l'Archevêque, celle de Richard de Luci. Le bruit public avait appris au grand justicier d'Angleterre la présence de Thomas, et il venait, après avoir vu le comte de Flandre, espérant persuader à Thomas de retourner en Angleterre. 11 se faisait fort de réconcilier à ce prix le Roi et le primat ; mais combien s'étaient avant lui portés garants des bonnes intentions du prince ! Trouvant l'Archevêque sourd à ses exhortations, à ses promesses, Richard essaya de la menace ; mais Thomas l'arrêta court :
— Richard, tu es mon homme, et comme tel tu « ne peux me parler ainsi (i).
— Hé bien! s'écria le comte, je vous rends le fief!
— Le tenais-tu donc pour un prêt ? répliqua dédaigneusement l'Archevêque.
Richard se retira et reprit seul la route de Londres : mais quel succès avait eu son ambassade auprès du comte de Flandre ? Quelles étaient présentement les dispositions du puissant seigneur ? Si bonnes qu'elles eussent paru à Jean de Salisbury quelques mois auparavant , il valait la peine d'être éclairé à nouveau sur ce point, dans les conjonctures critiques où se trouvait Thomas. Il employa pour y parvenir le moyen qui lui avait réussi à Northampton, et députa auprès du comte deux abbés chargés de solliciter en faveur du primat d'Angleterre un sauf-conduit à travers la Flandre. Philippe répondit qu'il en délibérerait. Au surplus, ajouta-t-il, ne suis-je pas assez puissant seigneur pour fixer un archevêque sur mes domaines ?
Lorsque Thomas reçut cette réponse, il avait auprès de lui l'évêque Milon II de Térouanne, anglais de naissance, venu pour saluer l'exilé. Tous deux cherchèrent à deviner le sens qu'il fallait donner aux paroles du comte, et finalement s'accordèrent à n'en rien augurer de bon, car à Saint-Bertin Philippe comptait peu de sympathies. De concert avec l'abbé Godescalc et Milon, l'Archevêque avisa donc aux mesures à prendre.
Le soleil était couché, la nuit tombait déjà, lorsque Milon prit congé du primat, qui tint à lui faire honneur en le reconduisant, à la lueur des torches, jusqu'au
I. Richard était feudataire de rArchevêché dés les jours de Thibaut : « Archiepiscopo (ïheobaldo) fidelitate adstrictus » [Histor. Pontifica- Its, cap. xv).