CHAPITRE XXII
à la cour royale le pouvoir de prononcer en cause ecclésiastique. La discussion devait donc porter sur les coutumes ; celles-ci une fois approuvées ou condamnées, l'Archevêque serait par là même déclaré coupable ou renvoyé absous. Thomas, selon son habitude, tint conseil avec ses clercs, et demanda lequel d'entre eux voudrait en son nom porter la parole en présence du Souverain Pontife. Il faut bien l'avouer, l'Archevêque ne trouva pas un avocat parmi les siens ; tous redoutaient de se compromettre aux yeux du Roi, comme s'ils ne l'eussent point été déjà. Pour Thomas ce n'était pas la première déception, mais ce ne devait pas être non plus la dernière, et il comprit que désormais, pour plaider sa cause, il n'avait plus à compter que sur lui-même.
Le jour fixé pour l'audience étant arrivé, Thomas suivi de ses intimes fut introduit dans un des appartements privés du palais apostolique, où le Pape siégeait entouré des cardinaux. L'usage était alors qu'en pareille circonstance le prélat admis en présence du Pontife romain déposât aux pieds de Sa Sainteté quelque présent, gage de son respect et de son dévouement. Thomas Becket apportait le sien ; et aussitôt arrivé devant le trône pontifical, se jetant à genoux, il déploya un long parchemin qu'il laissa tomber sur les degrés, en disant :
<r Voici, Seigneur, ce qui cause mon exil. Voyez « et jugez ! »
C'était l'exemplaire original des articles de Clarendon, le chirographe même remis à l'Archevêque à l'issue du débat. L'heure était venue d'en faire l'usage que Thomas avait prévu en l'acceptant, et l'iniquité tombait dans ses propres filets ; car nul ne pourrait désormais en ignorer à la cour pontificale, et pour le
Roi il n'y aurait plus dès lors de refuge dans l'équivoque. Pourquoi fallait-il que ses ambassadeurs ne fussent pas présents !
La question étant posée, restait à la juger. Alexandre fit relever l'Archevêque et ordonna que lecture fût donnée de la charte. Puisque les hommes du Roi faisaient volontairement défaut, la cause serait examinée sans eux. Mais non : ils étaient dignement représentés, on l'allait bien voir.
Debout au milieu de ses clercs, en face du Saint- Père qu'entourent les cardinaux, Thomas tend le parchemin à un des siens qui lit à haute voix le premier article. L'Archevêque l'arrête alors et commente le texte, pour en montrer les assertions fausses, les tendances pernicieuses ; critique éloquente qui va détruire ainsi pièce à pièce l'œuvre des légistes anglais. Mais une voix l'interrompt ; c'est le cardinal Guillaume de Pavie qui se fait l'avocat du Roi. Il a vu peu de jours auparavant la triste insuffisance des orateurs qu'une réplique, un jeu de mots, ont réduits au silence ; il suppose que des objections imprévues embarrasseront de même l'Archevêque, ou du moins lui feront perdre de vue son but et l'égareront aisément. Mais il connaît mal son adversaire, l'ancien Chancelier, dont l'Angleterre et la France ont proclamé le génie. Thomas ne perd pas pied un instant devant l'attaque ; prompt à la parade autant qu'à la riposte, il soutient le duel avec un avantage qui s'accuse à chaque passe. Six heures durant la lutte se prolonge ; malgré la fatigue, et en dépit des diversions, l'Archevêque poursuit sa démonstration victorieuse ; Guillaume de Pavie en est bientôt réduit à se défendre lui-même contre un adversaire qui prend à son tour l'offensive, et le presse de questions inattendues. Finalement, quand les seize