CHAPITRE xxiii
mourir de faim sur les grands ehemins, quand il lui serait si facile de leur rendre d'un mot et leur fortune et leur patrie ? Mais ce mot, il ne pouvait le prononcer: la cause n'était pas la sienne; ce qu'il défendait n'était pas à lui, et il n'avait pas le droit d'en faire le sacrifice. Les angoisses du saint Archevêque n'en devenaient que plus poignantes ; Henri Plantagenet ne s'était pas trompé en le visant au cœur.
La divine Providence vint au secours de celui qui ne souffrait ainsi que par devoir et pour Dieu. Le récit de telles cruautés frappa de stupeur l'Europe entière ; aussitôt nombre de personnages puissants se hâtèrent d'offrir leur assistance au primat exilé. Ce fut surtout la France qui témoigna ainsi de ses sentiments charitables et généreux ; mais jusque dans des contrées assez éloignées se manifestèrent des svmpathies pareilles : et Thomas vit des demeures hospitalières s'ouvrir devant les proscrits auxquels il donnait des lettres pour leur assurer l'appui des hommes d'Église ou des laïques influents. L'n de ses neveux quitta ainsi la France, porteur d'une missive adressée à Etienne du Perche, chancelier du Roi de Sicile et neveu du Roi de France :
'( Si quelqu'un chez nous entend défendre la loi, « écrivait Thomas, on le tient pour ennemi du Roi. '' On nous disperse aux quatre vents du ciel, on nous '< proscrit; et pourquoi? Parce que nous affirmons la « liberté de l'Église. Confesser cette liberté, c'est un <" crime de haute trahison aux yeux du tyran qui nous " gouverne. Celui-là seul est un sujet fidèle qui se '' plaît à fouler aux pieds la religion, à saper la loi « divine, à mépriser le sacerdoce, à révérer comme « décrets sacro-saints les cruautés des persécuteurs. « Pour avoir osé plaider la cause de l'Église, nous
« voici exilés, nous, nos parents et nos amis. De ce « nombre est Gilbert, mon neveu, pour lequel je sol- « licite au besoin le secours de votre affection et la « libéralité de votre Altesse. »
Quelques-uns des proscrits avaient réussi à demeurer en Angleterre : mais au prix de quelles anxiétés ! Toujours errants, toujours en crainte d'être surpris, ils ne trouvaient pas même d'abri assuré chez leurs amis, car il était dangereux de leur parler, et des peines étaient édictées contre quiconque leur donnerait aide ou asile. Un prêtre, nommé Guillaume de Salisbury, passa six mois en prison au château de Corfe. Guillaume Fitzstephen, référendaire de la chancellerie primatiale, celui-là même qui fut plus tard le biographe de saint Thomas, imagina de prendre le Roi par son faible en lui offrant une de ces œuvres littéraires pour lesquelles le prince affichait un goût spécial. Il composa donc, en prose rimée, une prière qu'il mettait dans la bouche de Henri, et vint la lui offrir luimême dans la chapelle de Bruhull. La démarche ne manquait pas de hardiesse ; d'autant que dans cette prière le Roi était censé s'accuser de bon nombre de vices qui lui appartenaient bien réellement, si l'on en juge par l'histoire. Néanmoins Henri Plantagenet reçut en gré le présent, et l'auteur ne fut pas molesté.
Si Gilbert Foliot avait voulu, il aurait pu au moins soulager la misère des clercs auxquels on venait d'enlever les revenus de leurs bénéfices. En effet, le Roi remettait ces biens entre les mains du prélat, et l'official de Londres, Robert Urscal, se montrait fort diligent à en tirer le meilleur parti possible, mais non pas au profit des légitimes possesseurs. Le Pape mit tant d'insistance à reprocher à Gilbert une coopération si coupable, que l'évêque finit, au bout d'un an,