CHAPITRE XXIII
beaucoup de bravade en tout cela, et si Henri II croyait utile de hurler avec les loups, il était loin de vouloir en venir aux mesures extrêmes ni surtout h une rupture. Les députés qu'il envoyait à la cour pontificale n'v parlaient point sur le ton de la menace, et le Roi savait trop bien calculer pour risquer une démarche dont Barberousse eût recueilli tout le profit. 11 entendait, l'histoire le prouve, ne se point séparer ostensiblement de l'Église romaine tout en devenant le chef suprême de la hiérarchie ecclésiastique en Angleterre et dans ses autres états. Il rêvait en un mot une église anglicane dans l'Eglise catholique : conception bizarre et contradictoire dans les termes, qui était bien celle d'un schisme, mais non point avec les allures brutales qu'affectait celui des allemands. Au fond, en écrivant sa lettre à Barberousse, le Roi comptait qu'elle serait connue, et ne contribuerait pas peu à rendre plus malléables certains membres de la cour romaine en leur inspirant des craintes sérieuses. Mais il nous paraît clair que Jean d'Oxford outrepassa en cette occasion, comme en plusieurs autres, les instructions de son royal maître, par la prestation du serment dont nous avons parlé. Cet acte eut une intluence considérable pour provoquer le réveil d'un schisme qui allait s'allanguissant ; et c'est encore à l'initiative du même personnage qu'il faut attribuer une démarche d'un autre genre, mais plus précise et plus grave s'il est possible. Barberousse fit en effet canoniser par son antipape le grand Empereur Charlemagne, dont la mémoire eût mérité un autre sort; et dans le diplôme que donna Frédéric à cette occasion, il dit que la cérémonie fut accomplie « par l'autorité du seigneur '< Pascal, à la requête de son très amé Henri, Roi « d'Angleterre. //. Solliciter une canonisation, alors
qu'un tel acte était partout reconnu comme privilège exclusif du chef de l'Église, qu'était-ce autre chose qu'adhérer solennellement au schisme de Pascal III ? Personnellement Henri II se souciait assez peu que Charlemagne fût ou non canonisé, et c'est à Jean d'Oxford qu'il faut attribuer la responsabilité d'une démarche qui engageait ainsi le nom du Roi d'Angleterre.
Nous ne serons pas surpris, d'après tout ce qui précède, d'entendre l'Archevêque de Cantorbéry multiplier ses affirmations au sujet du rôle scandaleux joué à Wûrzbourg par les deux ambassadeurs du Roi (i). Henri lui-même finira par avouer un jour sa participation au conciliabule (2), que ses partisans avaient cherché d'abord à démentir. Il est important de faire dès maintenant ces constatations, parce qu'elles justifient d'avance les graves mesures prises en conséquence par Thomas Becket.
Pour le présent, du reste, l'exilé se renfermait dans l'abstention. Laissant au Souverain Pontife le soin de sa cause, et peut-être espérant que des preuves nouvelles de longanimité porteraient ses adversaires à une appréciation plus saine de leur criminelle conduite, il recourait à Dieu avec plus d'instances que jamais. A la haire qu'il portait toujours, aux flagellations fréquentes dont il conservait l'habitude, il voulut ajouter un régime plus austère. Par son ordre, le frère qui le servait lui apporta l'ordinaire frugal des moines de Pontigny ; et pour mieux cacher cette mortification à ses familiers qui s'en fussent alarmés, il prit ses repas sans y admettre personne. Mais c'était trop pour lui. Un matin, en entrant dans la cellule de l'Archevêque pour lire avec lui l'Écriture comme de coutume,