‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 257 sur 294 · LA LETTRE DE GILBERT KOLIOT · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE GILBERT KOLIOT

qu'un tissu de contradictions et de démentis donnés aux faits les mieux établis. Sans doute pour justifier ce libelle, on n'ira pas jusqu'à imprimer la note d'apocryphes à toutes les lettres de saint Thomas, moins encore aux diverses biographies, indépendantes les unes des autres ? Or, des faits notoires, attestés par ces témoins dignes de foi, sont nettement contredits par le pamphlet.

Thomas y est accusé d'avoir acheté la charge de Chancelier au prix de plusieurs milliers de marcs, afin de parvenir par cette voie au siège primatial. Pourtant nous savons, à n'en pouvoir douter, que c'est Thibaut lui-même qui désigna son archidiacre au choix du Roi; lui encore (ses dernières lettres en font foi,) qui insistait pour que Thomas prît grand soin de ne pas perdre les bonnes grâces de Henri Plantagenet, nous savons dans quel but.

Poursuivant son plan, Thomas serait revenu de Normandie en Angleterre aussitôt après la mort de Thibaut qu'il guettait avidement : « Diem suumclauseratille bonus et bonas mémorise pater « noster Theobaldus...; et vos, qui cordis oculos in casum hune « pervigiles minime claudebatis, confestim a Normannia celeres in « Angliam reditus habuistis » (pag. 524). Or Thibaut mourut le 18 avril ii6i> et c'est seulement au printemps de l'année suivante que Thomas fut renvoyé en Angleterre par ordre du Roi Henri.

A propos de la protestation élevée par Gilbert Foliot lors de l'élection du nouveau primat, le pamphlétaire écrit : « Nous cons- « tations la violence grave faite à l'Eglise, et pour avoir réclamé « alors en faveur de sa liberté, aussitôt nous nous sommes vus « menacés de la proscription, nous avons été cruellement con- « damnés à l'exil, et non seulement notre personne, mais en même « temps la maison de notre père, tous nos parents et tous nos « alliés » (ibid.). Voilà certainement du nouveau. Jusqu'à cette heure on avait cru, sur la foi de l'histoire, que l'exil avait frappé saint Thomas, la maison de son père et toute sa famille ; il parait au contraire que le proscrit fut Gilbert Foliot, alors évéque de Hereford. Comment se fait-il que peu de mois après l'élection du primat, celui-ci ait adressé à Gilbert, en son palais de Hereford, une lettre affectueuse pour le presser d'accepter l'évéché de Londres?

Un peu plus loin, le pamphlétaire déclare que la paix était profonde et la concorde parfaite entre l'Eglise et l'État depuis l'avènement de Henri Plantagenet, jusqu'au jour où l'élection de Thomas est venue donner le signal de la rupture. Nous citons dans notre récit quelques faits bien avérés qui prouvent à quel point était parfait l'accord entre Henri II et l'Église. Une lettre de saint Thomas au Pape (Anima mea, Mat. vu, 239) articule des faits nom-

breux et précis ; les dernières lettres de Thibaut sont là aussi pour témoigner des dispositions et des actes du Roi. Qui plus est^ le pamphlet lui-même vient de rappeler les exactions dont l'Eglise se plaignait, à propos de la guerre de Toulouse, alors que Thomas n'était pas encore Archevêque.

L'on peut bien sans doute ranger aussi au nombre des plus audacieux démentis donnés à l'histoire par cet unique document : 1° les louanges décernées à la reine Eléonore, que l'auteur appelle- « nobilissima conjux et lioncsta ; » 2° le portrait moral de Henri Plantagenet (pag. 340-^41), qui est une véritable charge. Henri II nous est dépeint là tel que sera plus tard notre grand saint Louis. Détaché des choses de ce monde, il n'aspire qu'à prendre la croix, et il faut tout l'amour de sa « noble et honnête épouse, » la douce affection de ses enfants (!) l'attachement de ses peuples, pour l'empêcher de réaliser ce dessein. Quant à ces coutumes, « dont il ne lui « revient nul avantage temporel », il n'y tient guère, lui qui répète sans cesse avec l'Écriture : « Ce diadème qui couronne ma tête, je « le hais; ô Seigneur, tu le sais » (Esther, xiv, i6)I Est-ce une gageure? Nous aurions vraiment trop beau jeu à relever tant de contre-vérités ; il suffit bien de les signaler.

N'est-il pas suffisamment clair que les assertions du libelle ne méritent aucune créance, et que les accusations portées contre saint Thomas sont de nulle valeur ? Montrerons-nous que non seulement le pamphlétaire contredit l'histoire, mais qu'il se contredit lui-même à chaque instant? Nous l'avons remarqué déjà, lorsqu'il parlait des subsides exigés pour la guerre de Toulouse ; mais combien de traits semblables à relever encore I L'auteur espérait, dit-il, que l'élection de Thomas au siège primatial affermirait la paix dont l'Eglise était censée jouir ; mais quelques lignes plus bas, il déclare avoir protesté contre cette élection, et ce parce qu'il prévoyait quels maux en résulteraient. La question des Coutumes était, nous dit-il ensuite, une petite étincelle bien facile à éteindre (pag. 526); mais nous apprenons, dix lignes plus loin, que ces mêmes Coutumes étaient oppressives de la liberté ecclésiastique ; et c'est pourquoi les évèques ont été si fermes à Clarendon. Au reste, sur ce chapitre le pamphlétaire est flottant. Il traite longuement la question des Coutumes, sans qu'on puisse deviner s'il leur est favorable ou contraire ; il paraît incliner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Finalement il semble donner raison au Roi à propos de la citation adressée à l'Archevêque dans le cas de Jean Maréchal (v. ci-dessus, page 313). Nous croyons superflu d'insister davantage; il est trop clair que le pamphlet n'est qu'un factura méprisable et sans autorité.

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