‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 258 sur 294 · LA LETTRE DE GILBERT KOLIOT · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE GILBERT KOLIOT

Nous ne craignons point, dès lors, de mettre sous les yeux du lecteur l'accusation monstrueuse que l'auteur de ce libelle jette à la face de saint Thomas. A Clarendon, l'Archevêque aurait dit : « C'est la volonté du Roi que je me parjure : je cède et me parjure; « et puis j'en ferai pénitence comme je pourrai » (pag. 528). Nous ne demanderons point comment le saint Roi Henri II pouvait vouloir qu'un évéque se parjurât ; nous ne discuterons pas la vraisemblance des horribles paroles prêtées au primat d'Angleterre : Cranmer lui-même n'a jamais rien dit de pareil en public. Puisque Vnniqiic document où se rencontre une accusation si odieuse est sur tous les points en contradiction directe, formelle, avec l'histoire et avec lui-même, nous déclarons simplement qu'il est l'œuvre d'un calomniateur. Plût à Dieu que des hommes sérieux n'eussent pas oublié toutes les règles du témoignage pour tirer parti d'un mensonge aussi impudent au profit de leurs préjugés anglicans il

Une question se pose maintenant : Gilbert Foliot est-il vraiment l'auteur de ce libelle? Il nous est impossible de le croire. Certes, nous savons que l'évêque de Londres était capable de bien des hardiesses coupables, et il l'a prouvé plus que de besoin. Néanmoins la justice oblige à croire qu'il n'aurait pas écrit des insanités comme celles dont nous venons de donner une idée. Gilbert n'aurait jamais osé reprocher à Thomas Becket proscrit, la sentence d'exil dont l'évêque de Hereford aurait été frappé, bien que personne n'en eût connaissance. Toutes les lettres de ce prélat le montrent sous un jour différent : il intrigue, il argumente, il dénature parfois les faits, mais il n'invente pas un roman de toutes pièces. De plus, lorsqu'il se rendit à Sens pour plaider contre saint Thomas par-devant le Pape, on ne voit pas qu'il ait fait allusion aux manœuvres qui, selon le pamphlétaire, auraient vicié l'élection du primat. C'était cependant le cas de recourir à cet argument pour obtenir la déposition de Thomas ; mais ni Foliot, ni aucun des évêques n'en parlent ; seul, le saint Archevêque exprime des scrupules sur ce point.

Dirons-nous que le style du libelle ne nous paraît pas être celui

I. Lord Campbell, Livcs of the CJiancellors, t. i, page 75. — Robertson, Becket, a Biography, page ici. Ed. 1859. Comment ce dernier auteiupeut-il avancer que le pamphlet « dit vrai sur tous les points essen- « tiels? » Et cela, d'après les biographes eu.x-mêmes? Quel est celui d'entre eux, cependant, qui a parlé de l'exil de Gilbert Foliot ? Qui a parle d'un marché conclu par Thomas pour acheter la dignité de Chancelier? Lequel a loué la vaillance des évcques à Clarendon ?

de Gilbert ? Ces phrases entortillées ne nous semblent point écrites de sa plume. C'est là un argument sur lequel nous n'insisterions pas, si Jean de Salisbury ne nous y autorisait. Dans une lettre adressée à saint Thomas à propos d'une autre lettre écrite au primat par les suflfragants de Cantorbéry, Jean déclare reconnaître de suite le style de l'évêque de Londres (i). Or, le pamphlet n'est pas de la même plume que la lettre collective ; la différence est frappante.

Enfin, remarquons-le, la correspondance de Jean de Salisbury ni celle des autres amis de saint Thomas, n'offrent pas plus que celle de l'Archevêque une trace quelconque de polémique à l'encontre d'un aussi volumineux factum que la lettre « Multiplicem nobis et « diflfusam ». Jean de Salisbury relève avec indignation une phrase écrite par les évêques à la louange du Roi (2), mais d'une part nous observons que cette phrase ne se trouve pas dans le pamphlet ; que d'autre part elle est bien loin, malgré son exagération, de représenter le Roi comme un saint véritable, ainsi que le fait l'auteur du libelle « Multiplicem ». Qu'aurait dit le fidèle Jean, s'il eût connu cette canonisation de Henri II ? Il n'aurait pu contenir ses sentiments, et nous aurions quelque longue réplique à enregistrer de sa part, à en juger par la vigueur avec laquelle il réfute l'assertion des évêques. Et cependant nous ne trouvons rien de pareil dans sa correspondance. N'y a-t-il pas là une grave présomption, qui, jointe à l'invraisemblance, à la qualité du style, nous amène à conclure que Gilbert Foliot n'a jamais écrit, ni surtout envoyé à saint Thomas, la lettre « Multiplicem » ?

Que si nous examinons encore ce factum, nous y relevons des traits qui ne laissent guère de doutes sur son origine. A notre avis, c'est une amplification maladroite de la lettre des évêques citée plus haut ; nous la mettons au compte de quelque clerc régaliste, peu au courant des faits dont il parle. En effet, il y a dans les deux compositions des traits communs: conseils de modération, utilité des procédés délicats, bons succès obtenus, dit-on, par le silence de l'Archevêque durant les premiers mois de son exil, éloge des bonnes dispositions du Roi ; tout cela se retrouve à la fois dans les deux lettres ; mais il est impossible que l'auteur de la première ait pris ensuite, pour dire les mêmes choses, le ton emphatique et déclamatoire qui se remarque dans la seconde. Un

1. Materials, t. vi, page 15 ; Joann. Sarisb. ep : <( Litteras quas ad « consolationem ». Celle des évêques se trouve au tome v, page 408, « Quœ vestro, pater ».

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