ENFANCE ET JEUNESSE DE THOMAS BECKET (1118-II
Au sein de la Cité de Londres, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le Mercer's Hall, se voyaient jadis une chapelle et un hospice connus sous le nom de Saint-Thomas d'Acre. Ce titre rappelait aux habitants de la capitale le souvenir de l'illustre Archevêque de Cantorbéry que toute l'Angleterre vénérait et nommait saint Thomas le Martyr. Le cortège du Lord Maire faisait en ce lieu une de ses stations principales. Sur le même emplacement, s'élevait en effet, Tan 11 18 environ, la maison de Gilbert Becket, riche bourgeois, qui avait été shérif de Londres. Cette charge était fort importante, et le shérif ou vicomte, annuellement élu, gouvernait la Cité. Gilbert n'exerçait aucun négoce, et vivait de sa fortune, qui était assez considérable en l'année où commence notre récit. De race normande, il était natif du village de Thierceville, et avait épousé une pieuse femme nommée Mathilde, dont l'origine est moins certaine ; aussi a-t-elle exercé l'imagination des chroniqueurs. Jusqu'à nos jours une
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légende est demeurée attachée au nom de la noble dame, et nous la rapporterons brièvement. Gilbert, dit-elle, partit à la fleur de l'âge pour la Palestine avec un domestique fidèle et dévoué, nommé Ralph. Tous deux tombèrent aux mains des Sarrazins et devinrent esclaves d'un émir. Leur captivité dura dix-huit mois, pendant lesquels Gilbert gagna la faveur de son maître. Celui-ci le faisait venir pendant les repas, et prenait plaisir à l'interroger sur les hommes et les choses d'Occident. Un jour l'émir posa une question dont la réponse pouvait fixer le sort du prisonnier : il lui demanda s'il ne renoncerait pas à la religion chrétienne. A quoi Gilbert répondit, comme il le devait, qu'il préférerait la mort. Cette parole frappa la fille du Sarrazin, laquelle, selon la légende, assistait aux entretiens du maître et de l'esclave. Elle trouva moyen de parler en secret au captif, et lui offrit de se faire chrétienne s'il consentait à l'épouser. Gilbert ne répondit que par de bonnes paroles, éconduisit doucement la princesse ; et peu après trouvant l'occasion de briser ses fers, il s'enfuit avec le fidèle Ralph. Tous deux regagnèrent heureusement leur patrie. A quelque temps de là, le domestique rencontra par la ville une jeune femme au costume oriental, qui allait poursuivie parles huées des enfants. En passant auprès d'elle, il ne fut pas peu surpris d'entendre l'étrangère prononcer bien haut le nom de son maître ; et en la considérant avec plus d'attention il reconnut la fille de l'émir. Elle était partie à la recherche de l'esclave fugitif, n'ayant pour se faire entendre que deux mots, les seuls qu'elle eût retenus des entretiens de Gilbert : « Londres, Becket ». En les répétant sur sa route, elle avait eu la rare fortune d'arriver jusqu'à la Cité, oii elle continuait ses. recherches par le même procédé. Quant à Gilbert, peu charmé de l'aventure, paraît-il, et toujours prudent, il alla consulter son évêque. Une sorte
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de concile se trouvait à point nommé réuni dans la cathédrale de Saint-Paul. Les prélats délibérèrent sur un cas aussi singulier, et conclurent que la jeune sarrazine devait être dûment instruite dans la foi chrétienne, et puis baptisée ; après quoi Gilbert l'épouserait. Ainsi fut fait. La fille de Témir reçut au baptême le nom de Mathilde et devint l'épouse de Gilbert Becket.
Telle est en abrégé la légende ; et Ton ne peut disconvenir qu'il n'y ait là un joli thème pour les couplets ci'un ménestrel. Par le fait, il y eut des ballades populaires composées sur cette donnée (i). Mais l'histoire n'en conserve pas moins le droit d'examiner la valeur d'un pareil récit. Quant à nous, si nous l'avons mentionné, c'est uniquement à raison du crédit inexplicable accordé jusqu'à nos jours à ce lai par les compilateurs et par les historiens, à peu d'exceptions près.
Il nous est impossible de ne pas remarquer tout d'abord les impossibilités matérielles qui abondent ici, A tout prendre, cependant, ces difficultés ne suffiraient pas à faire rejeter entièrement et sans autre enquête une tradition six fois séculaire. Aussi des auteurs modernes, très-confiants dans leur sens critique, très-sévères en général quand il s'agit de faits merveilleux, ont-ils admis la romanesque histoire de la princesse arabe. C'est qu'ils pensaient y trouver l'explication d'un caractère trop fortement empreint de surnaturel pour ne pas poser au naturalisme de nos jours une énigme insoluble. Espérant, quant à nous, n'avoir point besoin de pareils expédients, nous pouvons nous montrer plus exigeant à regard d'une légende invraisemblable. Rien ne l'appuie, et même plusieurs choses la contredisent dans les documents contemporains de saint Thomas Becket. Ainsi
I. Augustin Thierry en reprockiit une [Hist. de la Conquête de VAn-^ gleterre, t. m, page 389).
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lorsque notre héros jette un regard sur l'histoire de sa famille, il y relève des titres d'honneur, il y trouve des droits à l'estime de ses concitoyens, mais rien qui rappelle même de loin le roman de la princesse orientale. Les biographes, du moins, en laisseront-ils soupçonner quelque chose? Ils relèvent avec soin tout ce qui a pu imprimer à la naissance de Thomas Becket un caractère providentiel ; peut-être même eussent-ils pu sans inconvénients se montrer moins renseignés à cet égard. L'abondance de leurs informations nous garantit du moins que, si le mariage de Gilbert fut entouré de circonstances extraordinaires, quelques-uns d'entre eux ne n^mqueront pas de nous le dire. Eh quoi? Presque tous sont muets sur un point si important ! Guillaume Fitzstephen contredit même incidemment, mais d'une manière formelle, la légende qu'il ne connaît pas, cela est évident. Il est seul à mentionner le nom du fidèle Ralph ; or, il lui donne le même âge qu'à Thomas Becket, ce qui ne saurait cadrer avec l'histoire de la princesse (i). Pour lui, natif de Londres, Gilbert et Mathilde appartenaient tous deux à la riche bourgeoisie d'origine normande. L'Anonyme de Lambeth, contemporain lui aussi et digne d'attention, est plus précis que tous les autres sur l'origine de Mathilde : mais il déclare simplement qu'elle était née à Caen (2).
C'est seulement au xiif siècle qu'apparait la légende, dans le Qiiadrilogue compilé à l'occasion de la translation des reliques de saint Thomas. Il y avait alors
1. Materials, t. m, page 15. — « lUorum juvenum » dit-il, à la date de 1143, en parlant de Ralph et de Thomas. Or, si la légende était véridique, Ralph eût eu cinquante ans au moins.
2. Il la nomme Rohesia, ce qui est une erreur. — V. Hippeau, La vie de saint Thomas le Martyr^ par Garnier de Pont-S'-Maxence (Paris, 185g), pag. xxii-xxiir, rapprochements remarquables avec certains romans du moyen-âge.