CHAPITRE V
avant de pourvoir au remplacement de Roger ; le 10 octobre, après avoir conféré à Thomas Becket l'ordre du diaconat, il lui confiait la charge d'archidiacre. A moins de l'élever à un siège épiscopal ou abbatial, le primat ne pouvait octroyer à son dévoué conseiller une faveur plus haute. Il y voulut cependant ajouter encore la dignité de prévôt de Beverley : c'était un des plus riches bénéfices d'Angleterre, que quittait aussi Roger de Pont-l'Evêque, selon les dispositions de la loi canonique.
L'Archevêque avait dès lors à ses côtés plus qu'un conseiller ; il avait dans la personne de Thomas un auxiliaire puissant et fidèle pour la gestion des affaires ecclésiastiques du ressort de Cantorbéry. Mais quinze jours après la nomination de Becket. un grave événement rappela le primat sur la scène politique : le roi Etienne mourait à Douvres, le 25 octobre 11 54. Or le duc Henri étant alors dans ses états du continent, il était à craindre que les Flamands établis en Angleterre ne tentassent de mettre à profit son absence pour courir aux armes, et prévenir l'avènement d'un prince qu'ils redoutaient à plus d'un titre. Henri Plantagenet n'avait pas caché les desseins qu'il nourrissait contre eux, et il entendait ne pas laisser à des aventuriers étrangers la puissance qu'ils avaient conquise au milieu des troubles. Guillaume de Loo était devenu comte de Kent, et dominait en maître sur cette riche contrée. Robert de Gand avait été créé chancelier par Etienne ; un autre Robert avait mis garnison dans la redoutable forteresse de Devizes, à quelques lieues de Londres ; un certain Gilbert était maître du comté de Lincoln. Sur cent points divers s'élevaient des châteaux occupés par les llamands.
Ces gens, proscrits de leur pays natal et odieux au peuple anglais, étaient certainement fondés à redouter l'avènement du puissant Plantagenet ; aussi avaientils cherché, quelques mois auparavant, à le surprendre dans une embuscade lors d'un voyage de Henri en Angleterre. Le complot ayant été découvert au dernier moment, le duc avait pu fuir. A cette heure, qu'allaient tenter des hommes évidemment menacés de représailles ? Le pays n'était pas encore si bien pacifié que les seigneurs eussent perdu toute velléité d'indépendance ; une initiative hardie pouvait tout remettre en question.
Telles étaient les circonstances. Au milieu d'un peuple sans chef, l'Archevêque de Cantorbéry prit en mains la régence, jusqu'au jour où l'héritier de la couronne paraîtrait en Angleterre. Les messages les plus pressants appelaient Henri, et le duc faisait diligence ; mais arrivé à Harfleur pour y prendre la mer, il fut arrêté par des vents .contraires. Un mois et plus s'écoula. Henri mit enfin à la voile avec une nombreuse escadre, que la tempête dispersa. 11 aborda pourtant en Angleterre, et attendit l'arrivée des autres vaisseaux. Peu à peu ceux-ci rallièrent, et à la tête d'une troupe nombreuse de chevaliers, Henri se dirigea vers Londres. Tout le royaume était en paix ; le bruit des armes n'y avait pas retenti. Le prince angevin s'arrêta d'abord à Winchester, où accouraient les seigneurs anglais, qui prêtèrent là le serment de fidélité. Dès lors l'anxiété cessa, le sort du pays étant assuré. Le dimanche 20 décembre 11 54, l'Archevêque primat de Cantorbéry posa sur la tête de Henri Plantagenet, dans la basilique de Westminster, la couronne royale d'Angleterre qu'il avait su garder intacte au prince qui