‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 50 sur 294 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dès que la succession au trône fut ouverte, le primat confia ses projets à deux évêques, Philippe de Bayeux et Arnulf de Lisieux, que le nouveau roi tenait pour ses conseillers principaux. L'un et l'autre applaudirent aux vues de l'Archevêque, et un troisième auxiliaire, bien inespéré, vint se joindre aux deux prélats ; ce fut Henri de Winchester.

Henri II avait donc à peine reçu l'onction royale, que le primat lui proposait d'attacher à sa personne l'archidiacre de Cantorbéry en qualité de Chancelier (II. Les trois évêques nommés plus haut joignirent leur recommandation à celle de Thibaut, et le Roi ne fit aucune difficulté d'introduire dans son conseil un homme qui avait plus que personne servi sa cause, dès le temps même où elle donnait le moins d'espoir.

quoi M. Freeman, dans ses remarquables articles sur saint Thomas Becket, a cru voir que le chancelier n'avait pas plus répondu à l'attente de ses protecteurs qu'il ne répondit plus tard comme Archevêque à celle du Roi. [Contemporary Review, June 1878, page 476.)

I. Gerv. Cant. « Statim in initio regni » [t. i, page 160). Il ajoute que c'était en l'année qui suivit la promotion de Thomas à la dignité d'archidiacre. Mais comme il compte les années à partir de Noël, il reste que la nomination du nouveau chancelier a dû avoir lieu du 25 au 31 décembre 1154. — C'fr. Fitzst. page 19. — Le Thomas Saga d'Islande dit que Becket fut d'abord nommé chambellan, puis chancelier. Mais c'est une erreur évidente. D'abord aucun des biographes contemporains ne mentionne le fait, et au contraire tous paraissent le contredire. De plus, à l'époque où Henri II succéda à Etienne, le chancelier avait-il le pas sur le chambellan, c'est au moins douteux (cfr. Lord Campbell, Lives of the Chaiicellors, t. i, page 4). Il }• a donc ici trace d'une interpolation postérieure au xii^ siècle. Le compilateur islandais s'est évidemment mépris sur le sens d'une proposition qui se lit dans Guillaume de Cantorbéry ipage 5) : « Conformans se regiis moribus,.... pariter venari, et idem cœnandi dormiendique tempus ohservare. » Les termes du Saga prouvent que ces derniers mots l'ont inspiré, mais d'une manière malheureuse. Le contexte de Guillaume démontre clairement que le sens est tout autre, qu'il s'agit des habitudes que Thomas s'attacha à modeler sur celles du Roi, mais non pas du tout des fonctions de chambellan (< veillant sur le prince pendant son sommeil. »

Il semble vraiment que tout devait être surprenant dans la vie de Thomas Becket, non seulement ce qui tenait à sa personnalité, mais encore ce qui se passait autour de lui. En effet, voilà d'abord que Henri de Winchester, son principal adversaire depuis dix ans, devient tout-à-coup un des plus puissants promoteurs de son élévation ; en quoi nous ne devons pas chercher un calcul politique. Henri reconnaît désormais avec la plus entière loyauté sa défaite et la supériorité de son antagoniste. Abandonnant dès lors toutes vues personnelles, il rentre dans le A^rai rôle d'un évéque pour ne songer qu'au bien de l'Église et de l'État, Sous peu il va se retirer pour quelque temps dans la retraite, et quittera secrètement l'Angleterre afin d'aller vivre à l'abbaye de Cluny, où depuis longtemps l'appelle le grand abbé Pierre-le-Vénérable (i). Lorsqu'après avoir fermé les yeux à cet ami, Henri rentrera sur la scène de l'histoire, ce ne sera que pour y paraître digne de tout respect ; l'on ne verra plus en lui le frère du feu roi, mais uniquement le pontife d'une illustre Église.

L'intervention d'Arnulf de Lisieux surprend davantage encore, à première vue, lorsqu'on sait que cet évêque était naguère en pleine disgrâce à la cour d'Angers. En 1 141 Geoffroy Plantagenet combattait vivement son élection au siège de Lisieux (2), et les deux plus puissants patrons qu'on pût alors trouver, saint Bernard et Pierre-le-Vénérable, n'avaient pas trop de toute leur influence pour triompher de cette opposition. L'élu passait à juste titre pour un littérateur distingué, un homme instruit, et dévoué au Siège apostolique. Mal-

Page 1