CHAPITRE
Thomas n'était pas couvert dans son berceau; et comme elle gourmandait la nourrice à ce propos, celle-ci lui faisait observer que l'enfant avait sur les pieds une belle couverture de soie rouge ornée de riches broderies. Mais, ajoutait-elle, je ne puis la déployer tout entière. Venez dans la salle, disait Mathilde, nous essaierons. Et la salle était trop étroite. On allait alors dans la cour; et la place manquait encore. Sortons dans la plaine de Smithfield, reprenait la mère; il n'y a point aujourd'hui marché. Mais l'étoffe se multipliait toujours, et Smithfield n'était pas assez vaste. Et une voix se faisait entendre, qui disait aux deux femmes : « Vous perdez '< votre peine; l'Angleterre entière n'y suffirait pas. »
Si Dieu parlait ainsi à Mathilde et soulevait pour elle un coin du voile qui cachait encore l'avenir, c'est que la mère de Thomas était avant tout une femme forte, pénétrée d'une foi profonde. Plus elle entrevoyait la grandeur du trésor que le Seigneur lui avait confié, plus elle prenait soin de former aux vertus l'âme encore toute neuve de son fils. Elle lui inculquait la crainte de Dieu comme sait le faire une mère vraiment chrétienne. C'est par là que commence presque toujours l'histoire des Saints ; et depuis que le paganisme est mort, on compterait peut-être ceux auxquels la pratique des vertus fondamentales ne s'est pas transmise comme par héritage. Mathilde Becket appelait surtout à son aide la meilleure de toutes les mères, la Vierge Marie, et apprenait à Thomas comment il devait recourir en toutes choses au puissant patronage de la Reine du Ciel. La Mère de Dieu, de son côté, prenait plaisir à récompenser la confiance de son petit client. Un jour, l'enfant souffrait d'une fièvre violente, lorsqu'il vit près de son lit une dame de haute stature, d'une beauté rayonnante et pleine de calme ; la Vierge Sainte venait consoler
le petit malade et lui promettre la guérison. Puis elle plaça deux clefs d'or dans ses m.ains brûlantes en disant: « Thomas, ce sont les clefs du Paradis; un jour tu en auras la charge. » Ce fut le Saint lui-même qui, de longues années après, confia le récit de cette faveur à son ami Herbert.
Durant toute sa vie, bien souvent Thomas témoigna de sa vive reconnaissance envers la pieuse mère dont les leçons s'étaient gravées dans son cœur. Si toujours il se sentait plein d'une vraie charité pour les pauvres, c'était encore, disait-il, aux enseignements de Mathilde qu'il le devait. Celle-ci avait adopté une coutume qui dut, en effet, frapper vivement l'esprit de l'enfant. A certaines époques de l'année, elle plaçait son fils sur l'un des plateaux d'une balance, et sur l'autre elle amassait des provisions de toutes sortes, denrées, vêtements, argent même, jusqu'à ce que le poids fût égal des deux parts. Alors tous ces objets divers étaient distribués aux indigents. Ce fut là un souvenir d'enfance qui suivit Thomas pendant toute sa vie pour lui rappeler sans cesse le devoir de l'aumône.
L'histoire ne dit pas que Gilbert ait reçu des avertissements du même genre que ceux dont Mathilde était favorisée ; mais il est bien probable que la pieuse dame ne laissait point ignorer à son mari les motifs tout particuliers de sa vigilance à l'égard de Thomas. Gilbert, en effet, croyait aussi qu'à son fils étaient réservées de hautes destinées, certaine anecdote nous le prouve. Thomas, encore enfant, avait été confié aux soins des Chanoines réguliers de Merton ; Gilbert vint un jour le voir ; et, tandis qu'on allait le chercher, Becket s'entretenait avec le prieur du monastère, nommé Robert, qui fut plus tard pour Thomas un ami des jours mauvais. Lorsque l'enfant se présenta dans l'appar-