‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 60 sur 294 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

d'honneur qu'il franchit d'un bond, et prend phice à côté de son ministre.

Partout d'ailleurs. Henri veut trouver Thomas à ses côtés. Un jour, tous deux vont chevauchant par les rues de Londres, l'escorte marchant à quelque distance en arrière. On est au cœur de l'hiver, et le froid est piquant. Le Roi voit venir un vieux mendiant, à peine couvert de quelques haillons :

— \^oyez donc, dit-il au Chancelier ! Pauvre malheureux, si faible et quasi nu ! Ne serait-ce pas grande charité de lui donner un bon manteau bien chaud?

— En effet, seigneur, voici qui appelle toute votre sollicitude.

Le mendiant va croiser les deux cavaliers qu'il ne connaît pas ; Henri l'arrête :

— Ami. dit-il, tu ne refuserais pas une bonne pelisse, n'est-ce pas ?

Est-ce une raillerie ? pense le pauvre ; mais Henri se retournant vers Thomas :

— Puisque c'est une si grande charité, vous en aurez tout le mérite.

Et de saisir par le chaperon la pelisse du Chancelier, pour la lui arracher. Elle est d'écarlate, doublée de menu vair ; Thomas prétend la garder. On en vient aux mains, et si chaudement que pour un peu tous deux vont vider les arçons. Mais Thomas est trop beau joueur pour ne pas perdre la partie ; Henri jette la pelisse au mendiant, qui l'emporte sans se faire prier, et avant le coucher du soleil l'aventure a déjà défrayé toutes les conversations de la cour.

On imagine bien qu'en voyant le ministre désormais entré si avant dans la faveur du Roi, les courtisans naguère hostiles à Becket n'avaient garde d'en rien témoigner. En réalité, le nombre des ennemis diminuait

singulièrement. Le Chancelier, d'ailleurs, tenait table ouverte ; et de tout temps ce fut un puissant moyen de conquérir des amis politiques. Lorsqu'on pouvait constater que les faveurs du Chancelier provoquaient aisément celles du Roi, qui ne se fût empressé de rechercher une recommandation si puissante et si facile à obtenir? Nombre de chevaliers venaient faire entre les mains de Thomas Becket le serment d'hommage féodal, sauf le service dû au Roi d'Angleterre. Même parmi les hauts barons^ qui n'avaient pu si tôt oublier les jours de leur indépendance, il en était qui se trouvaient honorés de voir leur fils aîné nourri avec le prince héritier à la cour de Thomas Becket.

Le Chancelier n'était-il donc qu'un des anneaux de la longue chaîne de puissants favoris qui ont brillé d'un éclat plus ou moins pur, plus ou moins durable, à la cour d'Angleterre ?^ N'était-il que le précurseur des Spencer, des Wolsey, des Buckingham? Pensons mieux de lui. Si Henri II comblait de faveurs son ministre, c'était bien en partie à raison du plaisir qu'il trouvait en sa compagnie; mais le jeune Roi, sous ses dehors frivoles, cachait un esprit trop politique pour prodiguer les marques de prédilection à un homme inutile. Dans le Chancelier comme dans le Roi il y avait deux hommes, le courtisan et l'homme d'État ; et telle était la similitude entre les aptitudes de l'un et de l'autre, qu'en apparence au moins l'accord régnait parfait entre Thomas et son royal maître. Chez le Chancelier, cependant, des trésors étaient cachés, que l'on eût en vain cherchés dans l'âme du Roi : Henri Plantagenet lui-même ne fit guère que les entrevoir, pendant un laps de dix ans. Bien des fois il tendit à son ami des pièges de la nature la plus délicate, les semant en riant sur sa route à la manière des jeunes étourdis.

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