CHAPITRE VI
Combien fallait-il qu'elle fût avérée, pour qu'on ne trouvât pas matière à accuser un homme d'allures aussi mondaines que l'avait été le Chancelier Becket ! Nous ne serons point surpris de ce contraste, quand nous saurons qu'une mortification sévère était constituée gardienne d'une vertu sans faiblesses.
Lorsque Thomas était à Londres ou aux environs, il faisait fréquemment venir le prieur de Sainte-Trinité, nommé Ralph, et recevait la discipline des mains de ce confident. Se trouvait-il à Cantorbéry? Alors il recourait au ministère du prêtre qui desservait la vénérable chapelle de Saint-Martin, située aux portes de la ville primatiale. Austères pratiques, dont la nécessité s'était révélée à la foi du Chancelier, qui s'y retrempait souvent pour mieux résister aux assauts du monde. Que nul donc ne soit tenté de justifier par l'exemple de saint Thomas Becket la morale facile qui croit pouvoir subir toutes les exigences du siècle sans autre préservatif que les phrases d'une piété vague et les pratiques d'une foi énervée.
Au milieu même du luxe qu'il déployait à dessein pour sa table, le Chancelier gardait personnellement une sobriété singulière. Les habitudes contractées dès l'enfance, et un tempérament assez délicat, l'obligeaient il est vrai à n'user que d'aliments choisis. Le vin qui lui était versé était toujours un vin généreux ; mais Thomas ne faisait guère qu'y goûter, ne buvant pendant le repas que de l'eau coupée de fenouil ou de quelques épices. Il n'en tenait pas moins à ce que le service fût fait avec toute l'exactitude possible, et s'il se produisait quelque méprise, le coupable pouvait s'attendre à la réprimande. Car, avant de commencer son repas, le Chancelier parcourait rapidement du regard tous les détails des apprêts, faisait corriger les erreurs, puis
prenait le peu dont il avait besoin. Après quoi il continuait à observer tant les gens de service que les convives réunis sous ses yeux. Ils étaient nombreux. Quiconque venait à la Cour pouvait demander place à la table du Chancelier. Aussi les bancs qui régnaient autour de la grand'salle ne suffisaient-ils pas ; et selon l'usage du moyen-âge, nul ne faisait difficulté de s'asseoir à terre. Mais afin de n'exposer point ses hôtes à gâter les riches vêtements qui chez lui étaient de mise, Thomas prenait soin que le pavé, si brillant qu'il pût être, fut recouvert de nattes ou de foin en hiver, de feuillages ou d'herbe en été. Pour cette foule d'invités, qui chaque jour, à chaque repas, étaient admis chez lui, les mets étaient préparés avec surabondance. 11 fallait^ d'après son ordre exprès, que les reliefs en pussent encore être copieux ; car, si par position et par politique, Thomas voulait que sa table fiit largement pourvue, il y tenait au moins autant pour remplir le devoir de l'hospitalité, plus encore celui de la charité. En effet, chevaliers et bourgeois une fois sortis de la grand'salle, on y faisait entrer les pauvres en foule, et le superflu que Thomas avait fait préparer était pour ces nouveaux convives.
En toutes circonstances, d'ailleurs, les petites gens avaient libre accès auprès de lui ; et plus le solliciteur était humble, plus le Chancelier se montrait bienveillant. Spécialement en ce qui intéressait la justice, Thomas était connu pour son respect du droit, et l'on savait que son appui était d'avance acquis à la bonne cause, quel que fût le rang de celui qui la représentât. Aussi les plaideurs peu favorisés des biens de la fortune cherchaient-ils surtout à pénétrer auprès de lui, assurés qu'il saurait leur faire rendre bonne justice. Un trait nous a été conservé, qui nous atteste