CHAPITRE VII
Il le fit sans égards au parti qu'avait soutenu chacun des barons pendant la guerre civile. Citons un exemple. Le comte Robert de Glocester, frère naturel de Mathilde, avait été son soutien le plus ferme et le plus intrépide. Néanmoins l'héritier de Robert, cousin du Roi, dut réduire dans une proportion considérable le nombre d'hommes qu'il entretenait sous les armes. Une justice aussi impartiale était certainement le seul moyen d'effacer le souvenir des anciens partis, qui se seraient perpétués si l'on eût frappé l'un en fermant les yeux sur les excès de l'autre. Il faut bien reconnaître néanmoins que ces rigueurs nécessaires ne pouvaient être employées que par des hommes d'État aussi puissants que résolus; car on courait risque de provoquer des révoltes partielles, plus ou moins graves, plus ou moins menaçantes pour la couronne. Il s'en fallut de peu qu'on n'en vît éclater une dans l'ouest, au centre même des contrées jadis fidèles à la bannière des Plantagenets. Mathilde avait pris pour connétable Milon. comte de Hereford; et le noble seigneur avait servi l'impératrice-reine avec autant d'éclat et de zèle que Robert de Glocester lui-même. Il était mort lorsque Henri II s'assit enfin sur le trône d'Angleterre. Roger, son fils, voyant la rigueur avec laquelle étaient poussées les revendications de la couronne, ne put supporter la pensée de remettre au Roi la tour de Glocester et le château de Hereford. Voyant son ressentiment partagé par de puissants barons, assuré de leur appui, et encouragé surtout par Hugues de Mortemar, qui fortifiait trois de ses places, il courut à Hereford, appela des garnisons galloises qu'il jeta dans les forteresses où il entassait en même temps vivres et munitions. Au signal qu'il donnerait, les mécontents devaient se lever et faire cause commune
avec lui. L'influence de Gilbert Foliot, évêque de Hereford et cousin du comte, prévint une nouvelle guerre civile. Roger déposa les armes, et remit ses places fortes sous l'autorité du Roi. Il dut bientôt s'applaudir d'avoir cédé aux conseils du prélat ; car Hugues de Mortemar ayant relevé la bannière tombée des mains du comte Roger, Henri II accourut avec sa promptitude habituelle, attaqua simultanément les trois châteaux et les enleva en quelques jours (i).
Thomas était aux côtés du Roi dans cette expédition, car il ne quittait jamais son maître, dans ses campagnes pas plus que dans ses plaisirs. On conçoit aisément que le Chancelier fût mal vu des barons et de maint seigneur moins puissant, tandis qu'il dirigeait les opérations de la justice royale contre les hauts feudataires. Il est vrai que toutes les restitutions et réparations ainsi obtenues ne profitaient pas uniquement à la couronne. Beaucoup de bourgeois et de colons des classes inférieures rentraient dans les biens dont ils avaient été injustement dépouillés, et la faveur populaire compensait l'hostilité de la cour à l'égard de Thomas Becket. Le trône y gagnait en s'affermissant.
Mais Henri II venait d'être averti par les événements de l'ouest que les hommages naguère reçus par lui à Winchester, à Londres, à Oxford, ne liaient pas encore suffisamment une noblesse accoutumée à dicter ses volontés pendant vingt ans de troubles. Il comprit que la crainte était pour beaucoup dans la soumission des seigneurs, et qu'il y aurait tout à redouter si quel-
I. Gerv. Cant. t. r, pages 161-162. — Rad. de Diceto, t. i, page 301. Cet auteur se trompe évidemment en nommant ici la tour de Glocester, qui n'était pas au pouvoir de Mortemar. Gervais dit mieux, c'était le château de Cleobury, avec ceux de Wigmore et de Bridgenorth.
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que accident imprévu ouvrait prématurément la succession au trône d'Angleterre. 11 résolut aussitôt de lier les barons par le serment de fidélité à son fils Guillaume. Pâques approchait ; Henri, appelé en Normandie, ne consentit pas à différer l'exécution de son dessein, et s'en remit au Chancelier (ij. Après la solennité pascale, un parlement, auquel furent appelés tous les évêques et tous les barons d'Angleterre, fut convoqué au château de Wallingford, sous la présidence de Thomas Becket. Tel était le prestige dont s'était en quelques mois entouré le ministre du Roi que, parmi cette noblesse encore frémissante, aucune voix n'osa refuser l'hommage aux deux fils de Henri Plantagenet. Guillaume n'avait pourtant que quelques années, et Henri son frère cadet n'était âgé que de treize mois. Il fut néanmoins reconnu comme héritier du trône, si son aîné venait à mourir ; et le serment de tous les membres présents au parlement scella définitivement la soumission de l'Angleterre à ses princes légitimes. Que les barons se crussent liés désormais, cela ne faisait pas un doute ; mais qu'ils eussent consenti à le faire même en l'absence du Roi, sans résistance et sans protestations, sur l'ordre seul du Chancelier, sous la menace d'un exil plus aisé à prononcer qu'à imposer effectivement 121, voilà qui surprenait nombre de gens. Désormais il était établi qu'on ne bravait pas plus le ministre que le souverain lui-même.
1. Gerv. Cant. t. i, page 162. — Cfr. Rog. Pontin. Materials^ t. iv, page 13. Gervais date cette assemblée de 1155; il nous paraît plus vraisemblable de la fixer à Tannée 1156, où Henri passa en effet la mer; il était à Rouen pour la Chandeleur. Tandis qu'à Pâques 1155, à peine trois mois après son retour en Angleterre, nous voyons, par la série des faits, que Henri était en Angleterre. Or, Roger de Pontigny affirme que l'assemblée se tint en l'absence du Roi; ce ne peut être qu'en 1156, après Pâques, d'après Gervais.