‹ Saint Thomas de CantorbéryChapitre 9 sur 294 · CHAPITRE I I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I I I

l'hiver, on profitait de la glace qui durcissait promptement, sous un climat dont le chroniqueur n'hésite pourtant pas à vanter les charmes; les adolescents se hâtaient alors de courir aux grands étangs situés hors de la ville. Les moins exercés glissaient tout prosaïquement, et les traîneaux s'improvisaient avec plus ou moins de bonheur; mais les habiles chaussaient de longs patins en os et volaient sur la glace. Un long bâton ferré qu'ils tenaient à la main était une arme toute trouvée pour jouter là encore, comme sur la terre et sur l'eau. Les chûtes étaient nombreuses, et graves, qui pis est. Plus d'un patineur était ramené au logis avec bras ou jambe cassé; plus d'une tête laissait sur la croûte glacée des traces sanglantes. Mais les jeunes gens ne renonçaient pas pour cela à leur divertissement; ce n'est rien, disaiton, ne faut-il pas se préparer au métier des armes ?

L'hiver était également la saison des chasses. Les bourgeois de Londres, ayant les privilèges de baronie, avaient le droit d'entretenir chiens et gerfauts, de chasser en Middlesex, en Hertfordshire et dans une partie du comté de Kent.

Tels étaient les passe-temps favoris de la jeunesse des écoles. Peut-être le lecteur trouve-t-il que nous nous sommes bien longuement arrêtés à les décrire; mais ces sortes d'exercices donnaient aux jeunes gens une trempe virile qu'il est utile de connaître pour comprendre le moyen-âge, et spécialement l'histoire de Thomas Becket. Et puis ils tenaient dans la vie des étudiants une très-large place; au xif siècle pas plus qu'aujourd'hui, les études ne prenaient sur l'année un temps aussi considérable en Angleterre que sur le continent; et d'après Edouard Grim, on voit que pour les jeunes gens, six mois environ se passaient hors des écoles. Avouons enfin que notre héros témoignait, pendant

son adolescence, beaucoup plus de goût pour les exercices physiques et les divertissements que pour l'arithmétique et la littérature. Pareille ardeur faillit même un jour lui coûter la vie ; voici dans quelles circonstances.

Au nombre des amis de Gilbert Becket se trouvait un baron normand, Richer de l'Aigle, qui avait pris Thomas en véritable affection (i). A son école, le jeune homme devenait un oiseleur déterminé (2). Tous deux galopaient un jour, suivant le vol de leurs gerfauts. Une petite rivière leur barre le passage ; point d'autre pont qu'une planche étroite, jetée en amont d'un moulin. Sans hésiter, Richer s'engage sur la passerelle. Thomas le suit, serré dans son manteau, le chaperon sur la tête; mais son cheval glisse et tombe à l'eau, entraînant le cavalier, que le courant pousse rapidement vers la roue du moulin. En vain Richer s'épuise en appels désespérés : le bruit de la chute d'eau couvre sa voix. Thomas est presque sous la roue, quand soudain le courant s'arrête : sans se douter de rien, le meunier vient de fermer la vanne. Alors seulement il entend les cris d'alarme; il accourt, et Thomas est sauvé (3). Mathilde Becket vit avec raison la main de la Providence divine dans la protection accordée à son fils. Quant à celui-ci, le danger auquel il avait si miraculeusement échappé ne lui ôta point le goût de la

1. Un Godefroy de l'Aigle, attaché à la personne du prince héritier d'Angleterre, fils de Henri l", fut enveloppé dans le naufrage de la Blanche Nef, deux ans avant la naissance de Thomas Becket. Ce pouvait être un frère de ce Richer, qui lui-même comptait parmi les hauts barons du royaume. La même famille a donné des abbés au royal monastère de Saint-Ouen de Rouen (Mabill. Annal. Bénéd. t. vi, pag. 310, 522. éd. Luc).

2. Grim dit même que Thomas passait chez Richer les six mois d'été.

3. Une tradition locale désigne comme théâtre de ce sauvetage providentiel l'endroit aujourd'hui appelé Wade's Mill, entre Ware et le collège Saint-Edmond (John Morris, Tlie Life of S. T/ionias, pag. lo).

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