‹ Saint Thomas et le ThomismeChapitre 10 sur 24 · S. Th., I— II, Ci. x : De modo quo voluntas movetur · texte numérisé non relu

S. Th., I— II, Ci. x : De modo quo voluntas movetur

lonté jouit de V indifférence active, et par conséquent que Dieu, tout en la mettant en mouvement, ne la prive pas de cette indifférence, c'est-à-dire ne la détermine pas ad unum.

Nous allons citer, à l'appui de cet exposé, les principaux passages de ces articles.

Article premier. — «... On appelle encore nature ■ une substance ou un être quelconque; et, dans ce sens, on appelle naturel à une chose ce qui lui convient dans sa substance, c'est-à-dire ce qui par soi-même (et non par accident) est inhérent à cette chose. Mais ce qui n'est pas inhérent par soi-même se rapporte toujours à ce qui Test, comme à son principe; et, pour cette raison, il est nécessaire (si Ton entend le mot nature en ce sens) que le principe des choses qui conviennent à un être soit toujours naturel. On voit cela clairement dans l'intelligence; car les principes de la connaissance intellectuelle sont connus naturellement. De même, le principe des mouvements volontaires doit être une chose voulue naturellement. Or, cette chose est le bien en général, vers lequel la volonté

i. S. Th., I-II, Q.. x, A. ï : « ... Alio modo dicitur natura quaclibet substantia, vel quodlibet ens ; et secundum hoc illud dicitur naturale rei quod convenit ei secundum suam substantiam : et hoc est quod per se inest rei. In omnibus autem ea qu* non per se insunt, reducuntur in aliquid quod per se inest, sicut in primum : et ideo necesse est quod (hoc modo accipiendô naturatri), semper principium in his quae conveniunt rei, sit naturale. Et hoc manifeste apparet in intellectu ; nam principia intellectualis cognitionis sunt naturaliter nota. Similiter etiam principium motuum voluntariorum oportet esse aliquid naturaliter volitum. Hoc autem est bonum in communi, in quod vol un tas naturaliter tendit, sicut etiam quaelibet potentia in suum objectum... »

tend naturellement comme chaque puissance vers son objet ... »

Art 2. — « La volonté est mue de deux manières « : d'abord quant kl' exercice de l'acte; en second lieu, quant à la spécification de l'acte, spécification qui dépend de l'objet.

« De la première manière, la volonté n'est mue nécessairement par aucun objet; car il est toujours au pouvoir de quelqu'un de ne pas penser à un objet, et par suite de ne pas le vouloir en acte.

« Mais quant à la seconde manière, tel objet meut nécessairement la volonté, tel autre pas... Si l'objet proposé à la volonté est bon universellement et sous tous les rapports, la volonté se portera nécessairement vers lui, en supposant qu'elle veuille quelque chose, car elle ne pourra vouloir ce qui lui est opposé. Si au contraire on lui présente un objet qui ne soit pas bon sous tous les rapports, elle ne se portera pas vers lui nécessairement... »

Art. 4. — « Comme le dit saint Denys 2 {Des noms

1. S. Th., I— II , Q. x, A. 1 : « Respondeo dicendum quod voluntas movetur dupliciter : uno modo, quantum ad exerciiium actûs ; alio modo, quantum ad specificationem actûs, qu« est ex objecte. Primo ergo modo voluntas a nullo objecto ex necessitate movetur ; potest enîm aliquis de quocumque objecte non cogitare, et per consequens neque actu velle illud. Sed quantum ad secundum motionis modum, voluntas ab aliquo objecto ex necessitate movetur, ab aliquo autem non... Si proponatur aliquod objectum voluntati, quod sit universaliter bonum, et secundum omnem considerationem , ex necessitate voluntas in illud tendit, si aliquid velit ; non enim pote rit velle oppositum. Si autem proponatur sibi aliquod objectum quod non secundum quamlibet considerationem sit bonum, non ex necessitate voluntas fertur in illud. . . »

2. S. Th., I— II, 0. x, A. 4 : « Respondeo dicendum quod, sicut Dio-

divins, iv), la providence divine doit maintenir intacte la nature des choses, et non l'altérer : c'est pourquoi elle les met toutes en mouvement d'après leur condition, de telle sorte que des causes nécessaires l'action divine tire des effets nécessaires, et des causes contingentes, des effets contingents,

« Or, comme la volonté est un principe actif, qui n'est pas déterminé à une chose, mais peut se porter indifféremment vers plusieurs. Dieu la met en mouvement de telle façon qu'il ne la détermine pas nécessairement à un objet, mais que son acte demeure contingent et exempt de nécessité, excepté relativement aux objets vers lesquels elle est mue naturellement. »

Il serait inutile d'accumuler davantage les citations. C'est par centaines que l'on pourrait extraire des Œuvres de saint* Thomas les endroits où est développée cette théorie; mais il n'en est aucun où la question de la mise en mouvement de la volonté est traitée aussi ex professo et plus magistralement que dans ces premières questions de la TM1* de la Somme théologiqjje.

nysius dicit (îv De div. nom,) ad providentiam divinam non pertinet naturam rerum corrumpere, sed scrvare : unde omnia movet secundum eorum conditionem, ita quod ex causis necessariis per motionem divinam sequontur efiectus ex necessitate, ex causis autem contingcntibus sequuntur efiectus contingentes. Quia igitur voluntas est activum principium non determinatum ad unum, sed indifierenter se habens ad multa, sic Deus ipsam movet, quod non ex necessitate ad unum déterminât ; sed remanet motus ejus contingcns et non necessarius, nisi in his ad quae naturaliter movetur. »

Cette théorie, d'une simplicité admirable et toujours la même, peut se formuler comme il suit :

La volonté de l'homme est libre, relativement aux moyens qui peuvent la conduire à sa fin, le bonheur parfait, et non relativement à cette fin elle-même.

L'essence de sa liberté consiste en ce qu'elle n'est pas déterminée à un de ces moyens plutôt qu'à un autre, et que c'est à!elle-meme qu'elle se porte vers l'objet de son choix.

Mais, pour que la volonté se porte vers cet objet plutôt que vers tel autre, il faut i ° qu'elle soit mise en mouvement, quant à la spécification par l'intelligence, qui lui présente différents objets ayant chacun une bonté relative, pouvant procurer le bonheur, sinon en totalité, au moins en partie; 2° qu'elle soit mise en mouvement, quant à V exercice, c'est-à-dire qu'elle passe de la puissance à l'acte; et c'est le désir de la fin, ou le besoin de trouver le bonheur, pour lequel elle éprouve un attrait irrésistible, qui lui fait faire ce mouvement, de telle sorte que c'est par elle-même, sous Vimpukion de ce besoin, qu'elle se porte vers l'objet, dans la possession duquel elle croit trouver le bonheur.

Cette inclination vers le bonheur, qui nous est innée et naturelle, et qui nous met en mouvement dans le choix des moyens, provient directement de Dieu ; et par le fait même, tout le mouvement produit par son influence ne peut pas ne pas remonter à Dieu.

De la sorte, en tout acte de la volonté, l'effet doit être attribué et à la volonté et surtout à Dieu. — A la volonté,

en ce sens que c'est elle-même qui produit l'action, comme cause prochaine, et par sa propre détermination. — A Dieu, en ce sens que c'est lui qui fait proposer par l'intelligence les différents objets, chacun selon son degré de bonté, et surtout parce que c'est lui qui donne à la volonté la tendance naturelle et invincible par laquelle elle se porte vers tel ou tel objet, à son choix ; et aussi parce que c'est en vertu de la puissance qu'il lui a donnée, qu'elle se détermine librement.

Si donc nous analysons l'acte de la volonté, quel qu'il soit, nous trouvons que c'est un mouvement vers le bonheur. Si l'acte est bon, c'est un mouvement vers le bonheur véritable; si l'acte est mauvais, c'est un mouvement vers le bonheur apparent. En tant que mouvement vers k bonheur, l'acte vient de Dieu ; en tant que direction, il vient de l'homme, en vertu de la puissance que Dieu lui a donnée ; et c'est en cela que lui incombe la responsabilité morale de son acte, tandis que ce qu'il renferme d'être et de réalité remonte à Dieu.

Pour expliquer cette théorie de saint Thomas, que nous considérons volontiers comme le dernier mot de la science humaine, sur la mise en mouvement de la volonté libre par Dieu, le P. Cornoldi > se sert d'une comparaison ingénieuse qui peut jeter un certain jour sur la doctrine du Maître : — Le vent pousse un navire à voiles vers l'Orient, sans détermination du port dans

i. La, Filosofia scolastica speculativa. L. lxxxii. Ed. Bononiensis 1881. Cité par le P. Liberatore, dans Institutions pbil. } T. II, p. 525 (Editio prima novae formas 1881).

lequel il doit entrer; cette détermination appartient à celui qui tient le gouvernail, et qui dirige le navire à droite ou à gauche, à son gré. C'est avec raison que Ton dit que le mouvement du navire provient du vent, et sa marche doit lui être attribuée tout entière; mais la direction de cette marche, et l'entrée dans un port plutôt que dans un autre sont attribuées au timonier. Si le navire se brise contre un écueil, la faute n'en sera pas au vent, par la force duquel le navire aura été poussé, mais au timonier qui ne se sera pas servi utilement de son impulsion. Le vent représente le concours de Dieu, ou la mise en mouvement; le timonier, la volonté libre de l'homme.

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