‹ Saint Thomas et le ThomismeChapitre 9 sur 24 · S. Th., MI, Q. ix : De motivo voluniatis · texte numérisé non relu

S. Th., MI, Q. ix : De motivo voluniatis

L'article 3 a pour titre : La volonté se meut-elle ellemême ? Voici la réponse :

« La volonté est maîtresse de son acte ', et il est en son pouvoir de vouloir et de ne pas vouloir, ce qui ne serait pas si elle n'avait en son pouvoir de se mettre ellemême en mouvement pour vouloir. Donc la volonté se meut elle-même.

« Comme on Ta dit plus haut, il appartient à la volonté de mouvoir les autres puissances en vue de la fin qui est l'objet de la volonté. Mais, comme on Ta dit également, la fin joue, relativement aux choses vers lesquelles se portent les appétits, le même rôle que le principe, par rapport aux choses qu'atteint l'intelligence. Or, il est évident que l'intelligence, par le fait qu'elle connaît un principe, passe par elle-même de la puissance à l'acte, quant à la connaissance des conclusions, et ainsi elle se meut ellemême ; de même la volonté, par le fait qu'elle veut la fin, se met elle-même en mouvement pour vouloir les choses qui conduisent à cette fin. »

t. S. Th., MI, Q, ix, A. 3 : «c Sed contra est, quia voluntas domina est sui actus, et in ipsa est velle et non velle : quod non esset, si non haberet in potestate movere seipsam ad voiendum. Ergo ipsa movet seipsam.

« Respondeo dicendum, quod sicut supra dictum est {Art, i), ad voluntatem pertinet movere alias potentias ex ratione finis, qui est voluntatis objectum ; sed, sicut dictum est (Art. 2), hoc modo se habet finis in appetibilibus, sicut principium in intelligibilibus. Manifestum est autem quod intellectus per hoc quod cognoscit principium, reducit seipsum de potentia in actum, quantum ad cognitionem conclusionum, et hoc modo movet seipsum : et similiter voluntas per hoc quod vult fine m, movet seipsam ad voiendum ea qu» sunt ad finem. »

I* Obj. : « Omne movens in quantum hujusmodi est in actu. Quod autem movetur est in potentia, nam « motus est actus existentis in potentia, in quantum hujusmodi. » Sed non est idem in potentia et in actu respectu

/ r * Objection. « Tout moteur, considéré comme tel, est en acte. Or, ce qui est mû est en puissance, car « le mou- « vement est l'acte donné à un être existant en puissance « et considéré comme tel .» Mais une chose n'est point en acte et en puissance sous le même rapport. Donc rien ne se meut soi-même ; donc la volonté ne peut se mouvoir elle-même . »

Réponse. « La volonté ne se met pas en mouvement et n'est pas mue sous le même rapport : par suite, elle n'est pas en acte et en puissance sous le même rapport ; mais, en voulant en acte la fin , elle passe par elle-même de la puissance à l'acte, relativement aux choses qui mènent à cette fin, c'est-à-dire qu'elle se porte à les vouloir en acte. »

3* Obj. « La volonté est mue par l'intelligence, comme il a été dit. Donc, si la volonté se meut elle-même, une même chose sera mue immédiatement par deux moteurs ce qui répugne. Donc la volonté ne se meut pas ellemême. »

ejusdem. Ergo nihil movet scipsum ; neque ergo voluntas seipsam movere potest. »

« Ad primum ergo dicendum quod voluntas non se g ndum idem movet et movetur : unde nec secundum idem est in actu et in potentia; sed in quantum actu vult finem, reducit se de potentia in actu m, respectu eorum quae sunt ad finem, ut scilicet ea actu velit. »

3 a Obj. : « Voluntas movetur ab intellectu, ut dictum est (Art. i). Si igitur voluntas movet seipsam, sequitur quod idem simul moveatur a duobus motoribus immédiate, quod videtur inconveniens. Non ergo voluntas movet seipsam. »

« Ad tertium dicendum quod , non eodem modo voluntas movetur ab intellectu et a seipsa ; sed ab intellectu quidem movetur secundum rationem objecti ; a seipsa vero, quantum ad exercitium actus, secundum rationem finis. »

Rèp. « La volonté n'est pas mue de la même manière par l'intelligence et par elle-même : l'intelligence la meut en lui proposant un objet ; elle-même se meut quant à l'exercice de l'acte, en se portant vers la fin. »

Faisant un nouveau pas dans le développement de la théorie des causes qui mettent la volonté en mouvement , l'article 4 complète l'article 3, en établissant que la volonté a besoin, pour passer de la puissance à l'acte, d'être mise d'abord en mouvement par un principe extérieur, pour le premier acte. Voici cet article :

« En tant que la volonté est mue par son objet » , il est manifeste qu'elle peut être mue par un principe extérieur; mais même pour ce qui regarde l'exercice de l'acte, il est nécessaire de dire qu'elle reçoit le mouvement d'un principe extérieur. En effet, tout être qui est agent tantôt en acte et tantôt en puissance, doit recevoir son mouvement d'un moteur. Or, il est évident que la volonté commence à vouloir une chose, qu'elle ne voulait pas auparavant. Donc, il faut qu'elle soit poussée par quelque principe à vouloir.

« A la vérité, elle se meut elle-même, comme il a

1. S. Th., MI, Q.. ix, A. 4 : <r Respondeo dicendum quod secundum quod voluntas movetur ab objecto, manifcstum est quod moveri potest ab aliquo cxteriori : sed eo modo quo movetur quantum ad exercitium actus, adhuc ponere voluntatem ab aliquo principio exteriori moveri necesse est. Omne enim quod quandoque est agens in actu, et quandoque in potentia, indiget moveri ab aliquo movente. Manifestum est autem quod voluntas incipit velle aliquid, cum hoc prius non vellet : necesse est ergo quod ab aliquo moveatur ad volendum. Et quidem, sicut dictum est (Art. 3), ipsa movet seipsam in quantum per hoc quod vult fine m, reducit seipsam ad volendum ea quae sunt ad finem. Hoc autem non potest facere nisi consilio mediante ; cum enim aliquis vult sanari, incipit cogitare quomodo hoc con-

été dit (Art. 3), en tant que voulant la fin elle se porte à vouloir les choses qui mènent à cette fin. Mais elle ne peut le faire que par une délibération intermédiaire. En effet, lorsque quelqu'un veut être guéri, il commence par réfléchir comment 11 pourra y parvenir, et il arrive, en réfléchissant de la sorte, à cette conclusion qu'il peut être guéri par le médecin, et alors il veut cela. Mais, par le fait qu'il n'a pas toujours voulu en acte la guérison, il a fallu qu'il fût poussé par quelque moteur pour commencer à la vouloir. Car si la volonté se portait d'elle-même à le vouloir, ce ne pourrait être que par l'intermédiaire d'une délibération, qui découlerait d'une volonté antécédente ; mais on ne peut raisonner ainsi à l'infini. Donc, il faut nécessairement admettre que, dans son premier mouvement, la volonté doit recevoir l'impulsion d'un principe extérieur qui la met en mouvement, comme le conclut Aristote, dans un chapitre de son Ethique à Eudémius. »

L'article 6 donne enfin le dernier mot sur cette question, en précisant que ce principe extérieur ne peut être que Dieu, puisque seul il est le créateur de la volonté, et que l'objet de celle-ci est le bonheur parfait qui n'est autre que Dieu .

Voilà donc claiiement déterminé en quelle mesure

sequi possit, et per talem cogitationem pervenit ad hoc quod potest sanari per mcdicum, et hoc vult. Sed quia non semper sanitatem actu voluit, necesse est quod incœperit velle sanari ab aliquo mo vente. Et si quidem ipsa moveret seipsam ad volendum, oportuisset quod médian te consilio hoc ageret ex aliqift voluntate prxsupposita ; non autem est procedere in infinitum : unde necesse est ponere quod in primum motum voluntatis voluntas prodeat ex instinctu alicujus exterioris raovcntis, ut Aristoteles concludit in quodam capitulo Etbicce Eudimiccc. »

l'impulsion immédiate de Dieu est nécessaire, pour que la volonté puisse agir : c'est pour mettre en mouvement la volonté dans son premier acte, c'est-à-dire pour lui imprimer la tendance vers la fin dernière, qui est, comme nous l'avons vu plus haut, le principe et le moteur de tous les actes ayant pour objets les choses qui conduisent à la fin.

Or, imprimer la tendance vers la fin dernière, qu'est-ce autre chose que ce que saint Thomas appelle, dans les autres endroits que nous avons vus précédemment, l'inclination naturelle vers le bonheur?

Il est à propos de remarquer enfin que cette motion de la volonté par Dieu est générale, et par le fait indifférente; c'est ce que le grand Docteur déclare de la manière la plus expresse, dans la réponse à la dernière objection de l'article 6 de la même question :

« Dieut meut la volonté de l'homme « comme moteur universel, à l'objet universel de la volonté, qui est le bien, et sans cette motion universelle l'homme ne peut vouloir quoi que ce soit ; mais c'est par sa raison que l'homme se détermine à vouloir ceci ou cela, ce qui est bien véritable ou simplement bien apparent. »

Pour compléter cette revue de la théorie de la mise

l. S. Th., I-II, Q, ix, A. 6, Ad 3 : « Dicendum quod Deus movet voluntatem hominis, sicut universalis motor, ad universale objectum voluntatis, quod est bonum, et sine hac universali motione homo non potest aliquid velle ; sed homo per rationem déterminât se ad volendum hoç vel illud, quod est vcre bonum, vel apparens bonum... »

en mouvement de la volonté, contenue dans la Somme théologique, il ne nous reste plus à examiner que la question x de la I rc -II e qui traite exclusivement ' « de la manière dont est mue la volonté ».

On peut dire que dans cette question, préparée par celles qui précèdent, la solution du problème, recherchant en quoi consiste l'harmonie entre la liberté de l'homme et la mise en mouvement de la part de Dieu, se trouve dégagée des dernières ombres qui pouvaient l'obscurcir. C'est ici en effet que saint Thomas précise les diverses sortes d'indifférence, dont jouit la volonté, dans ses actes, par rapport aux causes qui la mettent en mouvement.

Dans l'article i cr , il établit d'abord que la volonté ne possède pas l'indifférence, et par conséquent n'est. pas libre, par rapport à la fin dernière, ou au bonheur, parce qu'elle y tend naturellement; et que cette inclination naturelle et fondamentale est nécessaire, pour servir de principe aux actes contingents et libres, relativement auxquels la volonté se trouve dans l'indifférence passive.

Dans l'article 2, il déclare que la volonté possède l'indifférence objective, relativement aux moyens d'atteindre la fin dernière, mais non relativement à cette fin elle-même.

Dans l'article 3, il déclare que l'appétit inférieur ne peut faire sortir la volonté de l'indifférence qu'elle possède, à moins que par le dérangement de quelque organe corporel, il n'occasionne du trouble dans la raison.

Enfin dans l'article 4, il déclare nettement que la vo-

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