CHAPITRE IV
Comment l'école Bannésienne identifie la mise en mouvement avec la prédétermination' physique.
De tout ce qui précède, il est clair qu'il faut admettre une mise en mouvement de la volonté libre par Dieu ; et, comme toute mise en mouvement est antérieure, au moins sous le rapport de causalité, au mouvement luimême, on pourrait à la rigueur, V 'appeler prémotion. Que cette motion (ou prémotion) influe intrinsèquement et physiquement, d'abord sur l'acte indélibéré dont elle produit toute la réalité, ensuite par l'inclination naturelle, sur la volonté, lorsqu'elle se détermine, cela paraît incontestable; et, dans ce sens, on pourrait, encore à la rigueur appeler cette motion (ou prémotion) physique.
— Nous disons à la rigueur, carie terme prémotton, entendu dans le sens que nous donnons, n'est pas conforme à la manière ordinaire de parler, et ne corres* pond pas adéquatement à ridée exprimée. On dit en effet en parlant de la mise en mouvement d'un instrument par un ouvrier, la motion de cet instrument, et non la prémotion. On dit de même, en parlant de Dieu, la création, et non la précféation, là conservation, et non la préconservation, quoiqu'il y ait la même raison que pour prémotion; car l'action, par laquelle Dieu crée et conserve>
est antérieure, sous le rapport de causalité, aux choses créées et conservées.
Qye la raison soit la même pour l'un et l'autre cas, c'est ce qu'il est facile d établir, en analysant et en comparant ces différentes opérations, considérées en elles-mêmes, ou de la part de Dieu. La création, la conservation et le concours de Dieu ou la mise en mouvement, se réduisent en effet à un seul et même acte de la volonté divine, qui peut se décomposer ainsi :
i ° Dieu veut que la créature existe, et par le fait de cette volonté, la créature sort du néant : voilà la création.
2° Dieu veut que cette créature existe, pendant un temps déterminé, et par le fait de cette volonté, la créature est conservée dans son être, durant tout ce temps, ni plus ni moins : voilà la conservation.
3° Dieu veut que cette créature raisonnable éprouve un attrait irrésistible vers le bonheur, et que, par suite de cet attrait, eUe se porte, à son gré, vers tel objet qui lui plaira, et par le fait de cette volonté, la créature raisonnable se portera librement, lorsqu'elle le voudra, vers tel objet particulier dans lequel elle croira trouver le bonheur. Voilà le concours de Dieu, ou la mise en mouvement, tel que nous l'avons expliqué, d'après saint Thomas.
Or, de même que pour les deux premières opérations, on se sert des termes création et conservation, on doit dire pour la troisième motion ou mise en mouvement, plutôt que prémotion. —
Mais s'il s'agissait seulement d'une question de plus ou moins de propriété d'expression, et si l'on admettait
les mots prèmotion plqysique, dans le sens que nous avons indiqué plus haut, nous ferions volontiers la concession d'admettre cette expression, afin d'opérer avec des adversaires une conciliation si désirable.
Malheureusement, ce n'est point dans ce sens, que l'explique l'école qui s'est constituée comme la gardienne à outrance de la prémotion physique. D'après les représentants les plus autorisés de cette école, la prémotion physique doit s'entendre dans le sens de prèdètermination physique, et n'est pas autre chose qu'un influx physique sur la volonté, faisant agir et déterminant celle-ci dans tous et chacun de ses actes.
Ecoutons d'abord ce que dit à ce sujet Goudin », celui des chefs de cette école dont les partisans, comme Billuart, invoquent volontiers l'autorité :
« Les Thomistes 2 ont sur l'influx divin une doctrine plus relevée et plus digne. Ils enseignent... que Dieu non seulement agit par les causes, mais encore qu'il fait par son influx qu'elles agissent, en les appliquant à l'action ; et qu'ainsi non seulement il fait tout avec elles, mais encore tout par elles...
« Cet influx, par lequel Dieu meut à l'action les causes
i . Nous nous sommes servi, pour les citations de Goudin, de la traduction française donnée par le P. Bourar ; mais nous l'avons corrigée en quelques endroits d'après le texte latin de l'édition de Cologne, 1764, conforme d'ailleurs à la dernière édition donnée par l'auteur.
2. Philos., P. iv, D. it, Q, m, A. 1 : « ... Ahius ac dignius de influxu divino sentiunt. Docent... Dcum non modo causis agere, sed etiam ut illae agant influxu suo efficere, eas ad agendum applicando ; atque ita non modo cum illis, sed etiam per illas omnia efficere...
« Hune influxum, quo Deus causas secundas ad agendum movet, complet et applicat, Tbomistae Prctmotiontm physicam vocant, voce quoad usum ali-
secondes, les complète et les applique, les Thomistes l'ont appelé Prémotion physique, expression un peu nouvelle quant à l'emploi, mais fort ancienne quant au sens. Elle indique une motion, car par elle, comme par une impulsion, toutes choses sont mises en mouvement pour l'action ; qui précède, car elle précède par sa nature et sa causalité toute action des agents créés ; et enfin physique, afin de la distinguer, en tant qu'elle regarde les agents libres, de la motion morale ; car elle ne consiste pas dans la proposition de l'objet, mais dans l'application active des causes. On la nomme encore ordinairement prédétermination physique, parce qu'elle détermine et applique à l'action. »
Et un peu plus loin : « La prémotion physique » est l'influx de la cause première reçu, non dans les effets immédiatement, mais dans les causes secondes, par lequel Dieu leur inspire l'efficacité actuelle, les meut et les applique, non seulement objectivement et moralement, par l'attrait et la persuasion, mais physiquement et activement, par une inclination intérieure, qui les applique et les détermine, en leur influant cette activité
quatenus nova, quoad sensu m vetustissima : mohonem quidem, quia eo veluti impulsu cuncta ad agendum promoventur ; prœviam vero, quia omnem crcati agentis actionem natura et causalitate praecedit ; physicam demum, ut eam, quatenus agentia libéra afficit, a motione morali distinguant ; non enim in objecti propositione sita est, sed in activa causarum applicatione. Solet dici Prœdderminatio physica, quod ad agendum determinet et applicet. »
i. Ib., 1. c, A. 2 : « Praemotio physica est influxus causx primae receptus, non quidem immédiate in efiectibus, sed in causis secundis, quo Deus ipsis actualem efficacitatem inspirât, quo eas movet et applicat, non solum objective ac moraliter, alliciendo et suadendo, sed etiam physice et active, in te-
dernière, que l'action suit aussitôt ; c'est pour cela qu'on l'appelle motion physique. Mais comme la motion et l'ap plication de la vertu active à l'action sont naturellement antérieures à l'action elle-même, toute voie précédant son terme, et toute cause son effet, cette motion est dite motion qui précède, ou pr émotion. . . »
Le même auteur résume enfin ces notions, en donnant de la prémotion physique la définition suivante : « La prémotion physique est l'influx », par lequel Dieu applique la cause seconde à l'action, antérieurement, activement et intrinsèquement. »
Si cette définition n'était pas expliquée par le contexte, nous l'admettrions volontiers, comme conforme à la doctrine de saint Thomas, en entendant l'influx comme non distinct de la Volonté divine, et l'application à l'action faite par l'inclination naturelle. Mais, comme on l'a vu, Goudin entend cette application dans le sens de l'influx de l'activité dernière, que l'action suit aussitôt, et de la détermination immédiate et prochaine de chacun des actes de la volonté.
11 s'en explique encore plus clairement dans ses traités théologiques. Ainsi, dans le traité Delà Volonté de Dieu, CL il, A., 2, il recherche : « Si les décrets de Dieu
rius inclinando, applicando, determinando, ac ultimam illam activîtatem, ad quam statim sequitur actio, influendo : et ideo dicitur motio pbysica. Sed quia motio et applicatio virtutis activae ad agendum est prius natura quam ipsa actio, sicut omnis via est prior suo termino, et omnis causa suo effectu, ideo motio illa dicitur prœvia motio seu prccmotio... »
i. ïb., 1. c. : a Prxmotio autem physica est influxus, quo" Deus praevie, active et intrinscce applicat causam secundam ad agendum « »
sont prédéfinissants », par rapport aux actions libres? » Voici sa réponse : « Conclusion ». — Dieu, par un décret absolu et efficace de sa divine volonté, a prédéterminé et prédéfini, de toute éternité, distinctement et en détail, toutes nos volitions libres, au moins les bonnes, et il ne peut pas arriver que quelque chose de bon soit fait librement par la créature, si cela n'a pas été ainsi prédéfini. »
Les autres théologiens de cette école ne sont pas moins explicites. Ecoutons Alvarez, le disciple de Bannez, et renommé auprès de ses confrères pour la subtilité de son esprit, qu'il déploya si brillamment devant la Congrégation de Auxiliis. Dans l'ouvrage qu'il composa, après la clôture du débat sur ces matières, et qui a pour titre : De Auxiliis, voici comment il pose la question (Disp. xxii, N. 2) : « Quand on recherche si Dieu ?, par un décret absolu et efficace de sa volonté, prédétermine physiquement toutes les causes secondes à leurs opérations..., le sens est : Si Dieu, par un décret absolu et efficace de sa volonté, antécédemment à toute prescience de la coopération du libre arbitre, qui existera dans l'hypothèse que le
1. Tract, thbol. (Edit. Lovai)., 1874), Tr. 11, Q, 11, A. 2: « An décréta Dei respectu actionum liberarum sint praedefinientia ? »
2. lb., 1. c. : « Qmclusio. — Deus, per decrctum absolutum et efficax suae divin* voluntatis, ab acterno praedeterminavit et praedefinivit, distincte ac in particulari, omnes nostras volitiones libéras, saltem bonas, nec fieri potest ut quidquam boni libère a creatura fiât, quin ita sit praedefinitum. »
3. De Aux., D. xxii, N. a : « Quando ergo quaeritur, utrum Deus absoluto et efficaci decreto suae voluntatis praedcterminct omnes causas secundas ad suas operationes... sensus est: utrum Deus absoluto et efficaci decreto suae voluntatis, antecedenter ad omnem praescientiam cooperationis
libre arbitre soit placé en telles circonstances, a prédéfini' et prédéterminé en détail tous les actes futurs, même les libres, et par le même décret, fait physiquement, c'est-àdire réellement et effectivement, que les causes secondes produisent ces mêmes actes dans le temps. »
Le sens des auteurs qui soutiennent cette opinion est assez clair pour que nous n'ayons pas besoin de multiplier les citations.
Pour résumer, ces auteurs admettent que Dieu a défini et déterminé, de toute éternité, par des décrets absolus, tout ce que la volonté libre doit faire de positif dans le temps, et cela, antécédemment à la prévision de sa coopération. Ensuite, dans le temps, Dieu met en mouvement la volonté, et l'applique à l'action, par un influx physique, qui la détermine, dans le sens du décret absolu prédéterminant, porté par Dieu de toute éternité, de telle sorte qu'il répugne qu'elle puisse choisir effectivement autre chose que ce à quoi elle est ainsi déterminée.
arbitrii creati, futur» etiam ex hypothesi, quod in talibus circumstantiis constituatur, prsedefinierit et praedeterminaverit in particulari omnes actus futuros, etiam liberos, et eodem decreto physice, id est, vere, efficienter faciat, ut causse secundae in tempore eosdem actus producant. » (Apud Schneemann, Controv. de div» grat., p. u, Not 2.)