CHAPITRE I
Théorie bannésienne des décrets absolus et prédéterminants.
Tous les théologiens catholiques admettent que la science de Dieu s'étend indistinctement sur tout ce qui peut être l'objet de la connaissance, à savoir : les possibles à n'importe quel degré, et les êtres qui existent, qui existeront, ou qui ont existé.
Saint Thomas ne parle nulle part expressément des futuribles, ou futurs conditionnels, et les comprend en général dans la catégorie des possibles ou des non-êtres — c'est ce que nous avons l'intention d'exprimer, en disant possibles à n'importe quel degré — nous n'aurons donc pas à nous en occuper ici. En outre, la question de la science en général étant fort complexe, et la science qui concerne les possibles proprement dits ne comportant pas de graves difficultés, nous nous bornerons à examiner la science des choses créées présentes, passées ou futures.
Comment Dieu connaît-il ces choses? Par une image qui leur serait empruntée, ou bien par une image se confondant avec celle qui constitue la connaissance dfe l'essence divine?
Saint Thomas admet, après les saints Pères, que Dieu connaît les choses créées, en lui-même, et non par une image qui leur serait empruntée.
Jusqu'ici, tous les disciples du grand Docteur sont d'accord sur son sentiment.
— Mais comment Dieu peut-il connaître en lui-même es choses créées ?
Ici commence la divergence.
Les Bannésiens répondent : Dieu connaît en lui-même toutes les choses créées, parce que sa science est cause de ces choses ; et voici comment ils expliquent cette réponse:
En raison du souverain domaine que Dieu possède sur tous les êtres, rien n'existe et n'arrive qui ne dépende entièrement de lui. Mais, pour qu'il en soit ainsi dans le temps, Dieu a décidé de toute éternité, par des décrets absolus (et non conditionnels), relativement à chaque créature, et pour tous les instants de son existence, tous les actes qu'elle fera, toutes les modifications qu'elle devra subir, toutes les circonstances dans lesquelles elle se trouvera, etc., etc. De la sorte, il n'arrive dans le temps que ce que Dieu a ainsi décidé par ses décrets éternels, et c'est aussi par ces mêmes décrets subjectifs que Dieu voit en lui-même toutes les choses créées.
Les Bannésiens appuient cette théorie sur cet unique fondement, que Dieu ne peut pas connaître les choses futures avec certitude par un autre moyen, comme seraient par exemple la supercompréhension de la puissance de la cause seconde, la réalité objective de toute proposition disjonctive, ou encore la présence potentielle du temps dans l'éternité tout entière.
Dans la première Partie, nous avons vu déjà que, d'après les propres principes de saint Thomas, la liberté d'indifférence ne pourrait subsister avec ces décrets abso-
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lus, qui prédétermineraient dans un sens tous les actes de la volonté, et que le mal moral ne saurait être imputable à la cause seconde dans cette hypothèse ; reste seulement la question de savoir s'il est vrai que Dieu ne puisse pas connaître les choses créées, surtout les actes libres, par un autre moyen que par ces décrets.
Nous allons rechercher dans le chapitre suivant le sentiment de saint Thomas sur cette matière, et le simple exposé que nous ferons de sa doctrine sera, nous l'espérons, la réfutation la plus péremptoire de cette théorie, trop rigide et trop désespérante pour être vraie.