CHAPITRE I
Notion sommaire de la liberté, d'après saint Thomas.
La liberté, dans son sens le plus général, et d'après son étymologie, signifie immunité, affranchissement.
On distingue en ce sens : la liberté de la gloire, qui n'est autre que l'affranchissement des misères de cette vie ; la liberté de la grâce, ou l'affranchissement du péché ; et enfin la liberté de la nature, qui consiste dans l'immunité de la violence ou de la nécessité. C'est de cette dernière seulement que nous avons à nous occuper.
Si la liberté est considérée par rapport à la violence extérieure, elle prend le nom d'immunité de coaction, ou de liberté de spontanéité ; si au contraire on la considère par rapport à la nécessité, on la nomme immunité de nécessité, ou liberté d'indifférence.
Une chose ne pouvant être violentée et volontaire à la fois, l'immunité de coaction convient essentiellement à la volonté, comme le déclare saint Thomas (S. Th., I, CL. lxxxii, A. i):
« La nécessité de coaction ' répugne absolument à la volonté ; car nous appelons violent ce qui est contraire à
i. S. Th. , I, Q. lxxxii, A. i : « Hsec coactfonis nécessitas omnino répugnât voluntati. Nam hoc dicimus esse violentum, quod est contra in*
l'inclination d'une chose. Or, le mouvement de lavolonté est une sorte d'inclination vers un objet ; en effet, de même qu'on appelle naturel ce qui est conforme à l'inclination de la nature, de même on appelle volontaire ce qui est conforme à l'inclination de la volonté. C'est pourquoi, comme il est impossible qu'une chose soit à la fois violente et naturelle, il est pareillement impossible qu'une chose soit simplement produite par coaction c'est-à-dire violente, et en même temps volontaire. »
Mais ce n'est pas seulement dans l'immunité de coaction que consiste l'apanage de la liberté proprement dite, surtout de celle dévolue à l'homme. Celle-ci consiste essentiellement dans l'immunité de nécessité.
La nécessité, d'après les philosophes, n'est autre chose que la détermination intrinsèque ad unum, qui ferait que la volonté ne pourrait pas ne pas vouloir. L'immunité de nécessité doit donc s'entendre de l'immunité de détermination intrinsèque ad unum, de sorte que la volonté puisse vouloir ou ne pas vouloir, vouloir ceci ou vouloir cela.
« Le propre du libre arbitre f , dit encore saint Thomas
clinationem rei. Ipse autem motus voluntatis est inclinatio quaedam in aliquid. Et ideo sicut dicitur aliquid naturale, quia est secundum inclinationem nature, ita dicitur aliquid voluntarium, quia est secundum inclinationem voluntatis. Sicut ergo impossibile est quod aliquid simul sit violentum et naturale ; ita impossibile est quod aliquid simpliciter sit coactum sive violenum, et voluntarium. »
I. S. Th., I, Q. lxxxiii, A. 3 ; « Proprium liberi arbitrii est electio. Ex hoc enim liberi arbitrii esse dicimur, quod possumus unum recipcre, alio recusato, quod est eligere; et ideo naturam liberi arbitrii ex electione considerare oportet. »
(I, Q. lxxxiii, A. 3), est le choix. On dit, en effet, que nous possédons le libre arbitre, parce que nous pouvons admettre ceci et refuser cela, ce qui n'est autre que choisir ; et c'est pourquoi c'est dans le choix qu'il faut rechercher la nature du libre arbitre. »
La nécessité dont il s'agit est la détermination adunum qui précède l'acte ou l'accompagne, mais non celle qui le suit ; car l'acte, une fois posé, existe nécessairement et d'une manière déterminée, de sorte qu'il n'est plus au pouvoir de la créature qu'il en soit autrement; aussi cette nécessité conséquente n'atteint-elle en rien la liberté. Celle-ci existe seulement, avant que la volonté agisse, et surtout pendant qu'elle agit, et c'est alors qu'il ne faut pas qu'il y ait détermination ad unum, sans quoi il- n'y aurait plus lieu à choisir l'opposé.
Sans nous arrêter à rechercher ce qui constitue la
raison d'être radicale de notre liberté, l'essence de la
liberté formelle et subjective consiste donc in actu
primo (ou en puissance) dans le pouvoir que la volonté
a de choisir, et in actu secundo (ou en exercice) dans le
choix lui-même.
L'immunité de nécessité prend aussi , comme nous
l'avons dit plus haut, le nom de liberté d'indifférence.
L'indifférence est une propriété par laquelle on se trouve dans un même état par rapport à plusieurs objets ; elle ne peut donc exister qu'autant qu'il n'y a pas détermination à un objet en particulier.
Les philosophes distinguent trois sortes d'indifférence : X objective, la passive, et Y active. La première consiste dans
l'indifférence de l'objet, proposé par l'intelligence comme pouvant servir à la volonté à atteindre sa fin. La deuxième repose dans ce que la volonté, n'étant pas déterminée à un objet en particulier, peut recevoir un acte ou un autre. La troisième existe dans la faculté, qui, non seulement n'est pas déterminée ad unutn, mais encore peut se porter à un acte ou à un autre, selon son propre choix.
D'après les propres paroles de saint Thomas que nous avons citées tout à l'heure, on voit tout de suite que c'est cette dernière, Yindiffèrence active, qui convient en propre à notre volonté libre.
Nous ne donnerons pas pour le moment de plus amples développements à cette notion de la liberté ; cet exposé sommaire suffit pour bien préciser le premier terme du problème à résoudre. La part de l'homme apparaît immédiatement : c'est à lui qu'il appartient de choisir entre ceci ou cela, entre agir ou ne pas agir.
Nous allons examiner maintenant quelle est la part de Dieu, et en quoi consiste son action, relativement au choix fait par la volonté.
Dans les nombreux emprunts, que nous serons obligé de faire plus loin à saint Thomas, cette question de la liberté de l'homme recevra son complément, et sera mise, nous en avons l'espoir, en pleine et éclatante lumière.