CHAPITRE III
De quelle manière Dieu met en mouvement la volonté libre de l'homme d'après saint Thomas.
La manière dont Dieu met en mouvement la volonté libre de l'homme est traitée en beaucoup d'endroits des Œuvres de saint Thomas; nous n'aurons, pour ainsi parler, que l'embarras de choisir. Nous emprunterons d'abord l'exposé du sentiment du grand Docteur à son important ouvrage des Controverses, au livre De la vérité, à la question xxn, où il est traité exclusivement de la volonté f en quinze articles différents. Eclairés par cette lumière, nous examinerons ensuite les principaux passages de la Somme théologique et nous verrons qu'ils se réunissent tous en un ensemble harmonieux, dont les différentes parties se corroborent mutuellement.
A l'article 5 de cette question xxn, saint Thomas examine si la volonté veut quelque chose par nécessité, et il déclare qu'en tant que volonté, c'est-à-dire en tant que libre, la volonté ne subit pas la nécessité, mais qu'en tant que nature, elle la subit sur un point :
« Comme on peut le tirer ' des paroles de saint Augus-
1. Qimest. disp., De Ver., Q.. xxu, A. 5 : « Sicut potest accipi ex verbis
tin (Cité de Dieu), il y a une double nécessité : celle de la coaction — et celle-là ne peut affecter en rien la volonté — et celle de l'inclination de la nature, comme lorsque nous disons que Dieu existe nécessairement. Or la volonté veut en ce sens quelque chose nécessairement.
« La nature et la volonté sont ordonnées de telle sorte que la volonté est elle-même une nature, parce que tout ce qui existe dans les êtres est nature en son genre. Pour cela, on doit trouver dans la volonté, non seulement ce qui est le propre de la volonté, mais aussi ce qui est le propre de la nature : or, le propre de toute nature créée est d'être ordonnée par Dieu vers le bien, et de tendre naturellement vers lui. D'où suit que la volonté possède une tendance naturelle vers le bien qui lui convient.
« Outre cette tendance, elle a en propre de pouvoir se porter vers un objet, par sa propre détermination, sans nécessité, ce qui lui convient en tant que volonté.
« Mais comme la nature est ordonnée par rapport à la volonté, de même ce qu'elle veut naturellement est ordonné par rapport à ce qu'elle veut en se déterminant
Augustini (De Civ. Dei, Cap. x), duplex est nécessitas : nécessitas scUicet coactionis, et haec in votentem nullo modo cadere potest ; et nécessitas naturalis inclinationis, skut dicimus Deum de necessitate vivere : et tait necessitate voluntas aliquid de necessitate vult... Natura autem et voluntas hoc modo ordinatae sunt, ut ipsa voluntas quaedam natura sit, quia omne quod in rébus invenitur natura quaedam dicitur. Et ideo in voluntate oportet invenire non solum id, quod voluntatis est, sed etiam quod nature est : hoc autem est cujuslibet nature creatae, ut a Deo sit ordinata in bonum, naturaliter appetens illud. Un de et voluntati ipst inest naturalis quidam appetitus sibi convenientis boni. Et preter hoc habet appetere aliquid secundum propriam determinationem , non ex necessitate, quod ei competit in quantum voluntas est. Sic ut autem est ordo naturse ad voluntatem, ita se
d'elle-même, et non naturellement. C'est pourquoi, comme la nature est le fondement de la volonté, de même le bien vers lequel elle tend naturellement est le principe et le fondement des autres biens vers lesquels elle se porte.
« Mais dans la série de tous les biens, la fin est le fondement et le principe des moyens qui conduisent à la fin, puisque les moyens ne sont voulus que par rapport à la fin. Et c'est pourquoi ce que la volonté veut de nécessité, comme par une inclination naturelle déterminée à cela, est la fin dernière, ou le bonheur parfait et tout ce qu'il renferme, comme sont la connaissance de la vérité et autres choses de ce genre.
« Pour tout le reste, au contraire, elle n'est pas déterminée nécessairement par une inclination naturelle, mais par sa propre disposition, sans nécessité... »
Et dans l'article suivant (Art. 6), saint Thomas ajoute 1 :
« On dit qu'une chose est nécessaire, lorsqu'elle est immuablement déterminée ad unum.
habet ordo eorum quae natur aliter vult voluntas, ad ea respectu quorum a se ipsa determinatur, non ex natura. Et ideo sicut natura est voluntatis fundamentum, ita appetibile quod naturaliter appetitur est aliorum appetibilium principium et fundamentum. In appetibilibus autem finis est fundamentum, et principium eorum quae sunt ad fin cm, cum quae sunt propter fmem non appetantur, nisi ratione finis. Et ideo quod voluntas de necessitate vult, quasi naturali inclinatione in ipsum determinata, est finis ultimus, ut beatitudo, et ea quae in ipso includuntur, ut est cognitio veritatis et alia hujusmodi. Ad alia vero non de necessitate determinatur naturali inclinatione sed propria dispositione absque necessitate... »
1. QiiiCST. disp., De Ver., Q.. xxii, A. 6 : « ... Ex hoc aliquid dicitur esse necessarium quod est immutabiHter determinatum ad unum, Unde cum
« Or, comme la volonté est indéterminée par rapport à beaucoup de choses, elle n'est pas nécessitée par rapport à tout, mais seulement par rapport aux choses, pour lesquelles elle est déterminée par inclination naturelle, comme il a été dit.
« Et parce que toute chose mue se rapporte à un moteur immobile, et l'indéterminé à ce qui est déterminé, comme à son principe, il faut que ce à quoi la volonté est dé-
terminée soit le principe de vouloir ce à quoi elle n'est pas déterminée, et ce principe est la fin dernière, comme il a été dit..*. »
Cette doctrine de saint Thomas peut se résumer ainsi :
La volonté possède une inclination naturelle vers le bonheur ; cette inclination est déterminée, et partant nécessaire.
Elle possède, en outre, la puissance de se porter librement, selon son bon plaisir, vers des objets pour lesquels elle n'est point déterminée.
Ce qui la pousse à se déterminer elle-même, ce qui la met en mouvement, c'est l'inclination naturelle qu'elle éprouve pour le bonheur ; et, si elle choisit plutôt ceci que cela, c'est par le désir d'y trouver ce bonheur, ou le moyen d'y parvenir.
voluntas indeterminate se habeat respectu multorum, non habet respectu omnium nccessitatem, sed respectu eorum tantum ad quae naturali inclinatione determinatur, ut dictum est. Et quia omne mobile reducitur ad immobile, et tndeterminatum ad determinatum, sicut ad principium, ideo oportet quod id, ad quod voluntas est determinata, sit principium appetendi ea ad quae non est determinata, et hoc est finis ultimus, ut dictum est».. »
On ne peut entendre, en effet, dans un autre sens ce que saint Thomas dit (Art. 5), que « le bien vers lequel la volonté tend naturellement, est le principe et le fondement des autres biens > vers lesquels elle se porte d'elle-même. » C'est encore dans le même sens qu'il dit (Art. 6) que « parce que toute chose mue se rapporte à un moteur immobile, et ï indéterminé a ce qui est détermine, comme à son principe, il faut que ce à quoi la volonté est déterminée soit le principe de vouloir ce à quoi elle n'est pas déterminée, et ce principe est la fin dernière. »
Ce qui ressort de ces passages de saint Thomas, et de tous les autres que nous allons examiner, c'est que le propre de la volonté, en tant que libre, est d'être indéterminée, et que Dieu la met en mouvemeht par l'inclination naturelle vers le bonheur, qui est le principe et le fondement de sa détermination libre.
On sait que la Somme théologique est comme le suprême effort du génie de saint Thomas, et le résumé de ses autres travaux ; c'est à elle par conséquent que nous nous contenterons, pour le moment, de recourir pour confirmer cette doctrine du grand Docteur.
Le premier endroit où saint Thomas y traite ex professo de la volonté est la question lxxxii de la I re partie.
Après avoir étudié Dieu dans ses attributs et la trinité de ses personnes, le Docteur angélique l'étudié dans ses
œuvres, à savoir : la création spirituelle ou les anges, la création corporelle ou l'œuvre des six jours/ et enfin la création mixte ou l'homme. Arrivé à ce point, il analyse les diverses facultés de l'âme, et c'est ainsi que dans la question lxxxii il recherche ce qui regarde la volonté.
Or, dans le premier article, qui correspond à l'art. 5 cité plus haut ' , il examine d'abord si la volonté veut quelque chose par nécessité. Après avoir défini « la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être 2 », il en distingue deux sortes, provenant l'une d'un principe extrinsèque, l'autre d'un principe intrinsèque. — La première peut être ou la nécessité de coaction, qui répugne absolument à la volonté ?, ou une nécessité conditionnelle, existant par rapport à un moyen nécessaire pour obtenir une fin, que l'on voudrait obtenir — et dans ce cas, il est évident que la volonté peut vouloir quelque chose nécessairement — mais une pareille nécessité n'est pas absolue. La seule vraie nécessité est celle qui provient d'un principe intrinsèque, et c'est la nécessité naturelle et absolue. Non seulement elle ne répugne pas à la volonté, mais sous le rapport du désir du bonheur, elle lui est indispensable, afin de servir de principe et de fondement à tous ses actes libres.
« La nécessité naturelle * ne répugne pas non plus à la
! . V. p. 25 et suiv.