CHAPITRE II
Nous ifTiiorons si Victrice fut jamais clans l'armée autre chose qu'un simple miles. Peut-être, malgré son engagement, n'y séjourna-t-il pas assez longtemps pour conquérir quelque gracie. Un événement considérable donna tout à coup h sa vie une direction nouvelle et imprévue. Elevé dans le paganisme, il n'avait guère, jusqu'à l'âge d homme, appliqué son esprit aux. choses de la religion. Mais le Christianisme, qui,, grâce à Constantin, avait obtenu la liberté du grand jour, et s'étendait de proche en proche dans toutes les parties de l'Empire romain, forçait maintenant l'attention des plus indifférents. Chaque ville un peu importante, tout chef-liew de cité au moins, devenait le centre d'une communauté chrétienne, qui eut bientcU à sa tète un évèque. Dans ces milieux ardents la propagande religieuse était très active; l'apostolat.
prenait toutes les formes et recourait à toutes les industries. L'armée n'échappait pas à son influence. Si les légions demeuraient encore, comme il y a lieu de le croire, foncièrement païennes, nombre de soldats étaient afiiliés à la religion nouvelle, ne fût-ce qu'au titre de catéchumènes : tel JMartin, le futur évèque de Tours.
Ce fut sans doute le contact de ces compagnons d'armes et le spectacle des vertus simples et fortes qu'ils pratiquaient sous ses yeux, qui firent impression sur Victrice et déterminèrent sa conversion. Une heure vint où, tout pénétré de la lumière du Christianisme, il ne résista pas à l'appel de Dieu et prit rang parmi les catéchumènes. L'Eglise compta dès lors dans l'armée un apôtre de plus.
Mais, comme beaucoup de néophytes, Victrice poussa le zèle jusqu'à son extrême limite. A cette date, la question du service militaire, pour les chrétiens, n'avait pas été résolue d'une façon ferme. L'Eglise, sans doute, n'avait pas ratifié la théorie de Tertullien qui déclarait le métier de soldat incompatible avec la profession de Christianisme*. Parmi les docteurs du iv" siècle, il ne
I. De Coron.i. Cf. Paul Monceaux. Histoire littéraire de rjfrifjue chrclieiiiie depuis les origines jusqu'à rinvasion arabe, t. I, 1901. TcrtiiUien et les Origines, p. 27I-274'
s'en trouva guère pour condamner les fidèles qui portaient les armes'. Cependant il régnait dans certains esprits un doute sur la légitimité d'une carrière qui n'avait d'autre raison d'être que les combats. Il semblait qu'un chrétien eût quelque chose de mieux à faire que de se préparer à verser le sang. Tel est le sentiment qui semble percer dans le récit que Sulpice Sévère nous a laissé d'une entrevue de Martin, récemment baptisé, avec l'empereur Constant^
La scène se passe aux environs de Worms, en 34i, à la veille d'une bataille^ On distribuait aux soldats, sous les veux du César lui-même, la solde extraordinaire de campagne, et chacun ve-
1. Cf. la dissertation des Bollandistes, Jeta SS.^ octobre, t. XII, p. 533 et suiv. Cependant Lactance {^Dniitx Institutio/ies, De icro cullu, Mignc, P. £., t. VI, col. 707- 708J enseigne que, si Dieu défend de tuer, nullam prorsus esceptionem fieri oportet.
2. Sulpice Sévère désigne l'empereur Julien [J^ha^Iartint, cap. IV, 3Iigne, P. L. t. XX, col. lôu). Mais Tillemont [Mcmolrcs pour servir à V Histoire ecclésiastique^ t. X, p. 772-774) propose de lire [Vita Martini, cap. 11, col. 161): Suit Julio Constantin au lieu de Sub Juliano Ctesare. La chronologie de la vie de saint Martin, le demande, en effet. Cf. Lecoy de la ^larclie. Saint Martin, p. 665-660.
3. Sur la date, cf. Lecoy de la Marche, loc. cit., et p. io5, où l'on trouvera toutes les références justificatives.
nait à l'appel pour la recevoir. Lorsque Martin, qui soupirait après son congé, sortit des rangs, au lieu de s'approcher du payeur, il marcha droit au prince et lui dit : « César, jusqu'aujourd'hui j'ai servi pour vous, souffrez que maintenant je serve Dieu. Que ceux qui vont au combat prennent votre solde; pour moi, je suis soldat du Christ, il ne m'est plus permis de combattre*. » A cette déclaration inattendue, l'empereur eut un mouvement de mauvaise humeur : « Ce n'est pas un sentiment de religion, mais la peur du péril, qui te fait mépriser ainsi le service militaire. » — « Si l'on prend ma foi pour de la peur, reprit fièrement le jeune cavalier, qu'on me mette demain sans armes devant les rangs, et au nom du Seigneur Jésus, avec le signe de la Croix pour toute défense, je traverserai sans crainte les bataillons ennemis. » Soit qu'il voulût, ou non, accepter l'épreuve, le prince fit, en attendant, mettre aux arrêts le malencontreux pétitionnaire. Mais la Providence permit que les barbares demandassent la paix dès le lendemain.
I. « Christi ego miles sum ; jiugnare milii uon licet. » yita Martini, cap. iv, loc, cit., p. 162. Déjà un j)cu j)liis tôt, saint Maximilien avait répondu au proconsul qui voulait l'enrôler de force : « Non possum militare, christianus sum. » ^cta Martyrum, éd. Ruinart (171 3), p. 3oo.
LA CONVP]RSION. 15
Martin fut relâché et obtint le congé qu'il sollicitait'.
La conduite du jeune cavalier dut frapper singulièrement ceux qui en furent les témoins, chrétiens ou païens, et nul doute que le récit de cette scène n'ait circulé pendant quelque temps parmi les légions qui campaient dans le nord de la Gaule, \ictrice en eut-il connaissance? Cela est assez vraisemblable. Au moins est-il sûr que, dans son ardeur de néophyte, il eut une inspiration absolument semblable à celle de saint Martin.
On peut croire que ce fut le désir de suivre les conseils évangéliques qui porta Victrice, aussi bien que Martin, à demander son licenciement. Et, sans doute afin de susciter des imitateurs, il voulut donner h sa démarche le plus d'éclat possible. Il choisit pour cela un jour où se tenait un grand conseil militaire^ Les troupes étaient sous les armes. Tout h coup, Victrice, éblouissant dans son armure, sort des rangs et se dirige vers le tribun qui commandait sa légion. Tous les yeux sont fixés sur lui. On aperçoit un geste qui fait passer dans le cœur des soldats un frisson de