‹ Saint VictriceChapitre 90 sur 101 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MORT DE V I C T n I C E

Le voyage de Rome et la lettre à saint Paulin sont les derniers actes connus de la vie de saint A ictrice. La date mémo de sa mort est ignorée. On peut supposer qu il fut témoin des ravages exercés par les barbares qui passèrent sur la Gaule, comme une trombe, en 4o^^-4'^7' En ce cas, ses derniers jours auraient été empoisonnés par le chagrin que lui causa sûrement une telle calamité. Il n\ survécut pas longtemps. Une lettre de saint Paulin donne à entendre qu'en 409 il n'était plus de ce monde '.

Sa dépouille mortelle alla sans doute rejoindre les restes de ses prédécesseurs dans le cimetière connu depuis sous le nom de Saint-Gervais. Le

I. Ep. XLviii, oii il cite les princi|)au\ évêijues de Gaule, sans nommer Victrice. Cf. Crcg. Turon., IIlsl, Franc, lil). II, rap. xii (xiii).

culte qui fleurit sur sa tombe ne se laisse constater historiquement qu'en plein ix" siècle. En 84i , le bruit des ravages que les Normands, conduits par les terribles Bier et Hasting, commettaient sur les rives de la Seine dont ils remontaient le cours, vint épouvanter les Rouennais. On apprit qu'ils mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. Les hommes, les femmes, les enfants, les animaux, les églises, les monastères, rien n'était épargné. Ce qu'ils ne pillaient pas, ils le brûlaient. Bientôt ce fut comme un long incendie allumé depuis l'embouchure de la Seuie jusqu'à Jumièges. Celte abbaye, en proie aux flammes, devint en quelques heures un monceau de ruines. La trombe de feu ne s'arrêta qu'à Rouen : le 12 mai 84 1, les pirates réduisaient la ville en cendres'. De tous les trésors que les moines et le clergé essavèrent de soustraire à cette dévastation systématique, les plus précieux étaient les corps de nos saints évèques : saint Mellon trouva un asile àPontoise; saint Ouen se réfugia d'abord à Gasnv, puis ii Condé, au diocèse de Soissons; saint (jodard rejoignit celui que la

I. yludociii fila 2', c.np. v, n" 4^ (addition), dans v4cla SS., aug., t. IV; Ckronic. Fontaiivllense, dans Hist. dci Gaules, t. \\\, ,\n. Cf. Vacandard, y'ie de saint Ouen, p. 307.

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légende appelait son frère, saint Médard; saint Yictrice et saint Évode partirent pour Braine, l'un des principaux domaines de léirlise de Rouen, h quatre lieues de Soissons '. Cette translation furtive est la preuve la plus ancienne que nous avons du culte que les Rouennais rendaient à saint Vie triée.

Au commencement du xi*" siècle un nouveau témoignage s'ajoute au précédent". Yictrice figure à une place privdégiée dans un drame liturgique dont l'église Saint-Godard est le théâtre imaginaire. Le prêtre chargé du service de cette église, custode ou curé, eut pendant son sommeil une vision qu'il rapporte à peu près en ces termes^ : « C'était un dimanche, je me rendais à l'église pour la solennité de l'office. A peine entré, levant les veux vers l'Orient, je vis autour de l'autel une couronne d'évêques, revêtus de leurs ornements pontificaux, et assis. L'un d'eux, qui se tenait au milieu, semblait faire l'office de

I. Cf. Gucrin, T'Us des saints, t. IX, p. jji. Cf., plus bas, Appendice A.

a. Le récit que nous allons donner a été rédige sous Robert, arclievêque de Rouen (989-1037). et vers la fin de son épiscopat. Cf. Acia SS., octob., t. X, col. -5, n. 5 ; col. io3, n. 6.

3. Romani fila 1", cap. 11, n"' 19-25, dans Acia SS., octob., t. X, col. 101-102.

maître des cérémonies'. S'étant retourné, il m'aperçut et me regarda d'un air sévère, comme s'il me reprochait d'être entré dans l'église sans permission. Je m'excusai en disant que je ne croyais nullement mal faire, et que la curiosité était entièrement étrangère à ma démarche. Son visage s'étant adouci, je pris la liberté de lui demander quels étaient ces vieillards ainsi réunis. « Ce sont, me dit-il, les apôtres qui ont jadis gouverné cette église, qui ont fait fleurir la paix dans ce royaume, er qui ont encore le souci de ce lieu et du salut public. — Pourrais-je connaître leurs noms? ajoutai-je. — Ces noms, reprit-il, sont écrits dans le livre de vie en lettres d'or. Ce vieillard, à la tète chenue, que vous voyez à la droite de l'autel, est Mellon, dont le nom répond bien à la mielleuse douceur de sa charité. Cet autre, qui porte une couronne entremêlée de roses rouges de sang, est le bienheureux Xicaise^, l'un des nôtres, qui tomba sous le glaive au temps de la persécution. Celui-ci, dontle visage et lesycux brillent d'un éclat angélique, est monseigneur Ouen, le vengeur du

1. « Qiiiisi Clinu ofdcialis ovliibcliat minislerium. » Ih'id.^ n" 19.

2. C'est |)put-êlie le plus ancien texte où saint Nicaise figure comme (-vêque de Rouen. Sa l'ie fut composée vers le même temits

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dogme, le soldat intrépide, le grand thaumaturge; la cité de Rouen est heureuse d'être protégée par le voisinage d'un patron si puissant. Enfin celui qui est assis tout près est le vénérable Ansbert, célèbre par sa doctrine et par ses miracles. »

« Lorsqu il m'eut ainsi nommé tous ceux qui faisaient partie du groupe, surpris de n'avoir pas entendu le nom chi bienheureux Romain, je me persuadai que mon interlocuteur n'était autre que lui, et je lui communiquai hardiment ma conjecture. « C'est une méprise, me dit-il. JNIais du reste dès que vous l'apercevrez, il vous sera facile de le reconnaître : son visage est plus chiir que le soleil, plus brillant que les étoiles; ses yeux jettent une lumière d'astre et un éclat de pierres précieuses, son cou a la blancheur du lait, ses joues sont roses, son front est pLis l)lanc(pie la neige.

« Je repris : faut-il croire qu'il a quitté ces lieux? — Bien loin de lii, il en est le premier protecteur. Mais vous allez le voir tout à l'heure, il est dans la sacristie où trois autres pontifes l'aident à se revêtir des ornements sacerdotaux; devant lui marcheront les diacres et les clercs inférieurs qui doivent l'accompagner à l'autel, pendant la célébration du saint sacrifice ; et nous

ne quitterons pas ce lieu, avant d'avoir reçu sa bénédiction.

« Mais, repris-je, qui ètes-vous donc, Père, qui daignez ainsi vous entretenir avec moi ? — Je suis Viclrice, surnommé l'Inébranlable, nom que mes frères m'ont donné parce que dans les affaires judiciaires, ni les personnes, ni la crainte, ni l'amour, ni rien ne peut me faire fléchir et détourner de la vérité. C'est pourquoi le Siège apostolique et les autres sièges de l'univers avaient coutume de s'adresser à notre humilité pour avoir une réponse dans les causes douteuses. On ne regartiait pas comme lerme et définitive une décision qui n'avait pas reçu notre sanction. »

« Comme il parlait encore, une brise parfumée sortit de l'intérieur de la sacristie, et je vis une procession s'avancer en ordre , avec croix , cierges, encensoirs et textes évangéliques. Le bienheureux Romain marchait le dernier, avant à ses côtés les pontifes qui l'assistaient; son visage et son air étaient incomparables; on aurait dit Moïse descendant du Siuaï. En le voyant venir, tout le chœur de pontifes assis se levèrent et entonnèrent : Viv iste in populo suo mitissimus apparaît, qu'ds chantèrent jusqu'à la fin avec le verset. Lorsqu'il fut arrivé au pied de l'autel, il s'arrêta quelque temps pour prier; puis se levant,

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il donna h ses frères, de droite et de gauche, le baiser de paix. Cela fait, il monta h l'autel pendant que les autres commençaient la messe par ces mots : Sancti tui, Domine, henedicant te. A roffertoire, chacun ofTrit à son tour le pain et le vin. Le moment de la bénédiction venu, monseigneur Victrice dit aux autres, à haute voix, de s'incliner pour la bénédiction, et de communier aux sacrements célestes. Une fois l'office achevé, j'examinai curieusement ce qu'allait devenir cette troupe de saints. Lorsque Vite missa est fut prononcé {exclamatum), monseigneur Romain pria quelque temps, pendant que les autres gardaient un silence révérencieux. 11 quitta ensuite l'autel, et tous le reconduisirent à la sacristie. Je demeurai longtemps dehors dans l'attente. Mais, ne voyant personne sortir, je m'avançai à pas hésitants vers la sacristie, et y plongeai un regard furtif. Vaine curiosité : la cellule était vide, les saints avaient repris le chemin du ciel. »

La place que Victrice occupe dans ce drame liturgique indique celle que l'opinion publique lui assignait parmi les saints pontifes de Rouen, au xi'' siècle. On remarquera que riiagiographe a grandi démesurément son rôle historique, en faisant de lui le conseiller toujours consulté et toujours écouté de l'Eglise et du Pape. On semble

avoir oublié que Victrice, au contraire, fut obligé de se rendre à Rome pour se justifier contre certaine accusation d'hétérodoxie, et pour demander des avis en matière disciplinaire.

Mais si légendaire que soit ce récit, il n'en est pas moins précieux pour l'histoire. On y saisit sur le vif la liturgie en usage à Rouen au xi*^ siècle. La messe pontificale h laquelle il nous fait assister, conforme en plusieurs points ii VOrdo Bqmani's /, conserve néanmoins un caractère nettement gallicane

L'office de saint Victrice (avec neuf leçons) se trouve marqué au 7 août dans le missel plénier de la cathédrale de Rouen (xiii" siècle), coté Y 5o à la bibliothèque municipale. Depuis la seconde moitié du xu^ siècle son nom figure, avec le titre de saint, dans toutes les listes des évèques de Rouen ^ .Mais on le chercherait en vain dans les martyrologes d'Usuard et d'Adon ; les seuls Auctaria d'Usuard ([ui le mentionnent

I, Par exemple, le l)aiser qui précède la messe et la bénc'diclion avant la communion sont du rite gallican.

•x. Cf. Sauvage. Elenclù ep'iscuporum Botomagcruium, Bruxelles, i88y (Extrait des Jnnlecta /iollaridiann) Tabula synoplica, La confrérie établie en layfi par les chanoines mineurs de l'Eglise métropolitaine en laveur des clercs indigents se plaça sous le patronage des saints pontifes (le Rouen, et notamment de saint Victrice. Cf. Floquet, Histoire du privilège de sui/it Romain, t. II, p. 6o'3.

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sont tout à fait modernes (Greven et INIolanus). II fiiut reportera Baronius le mérite d'avoir donné au culte de Victrice une consécration définitive en rinscrivant au Martyrologe romain. Ce culte cependant est demeuré circonscrit en d'assez étroites limites : à notre connaissance, Soissons, Amiens', Arras", sont, avec Rouen, les seuls diocèses qui l'entretiennent.

1 . Saiut Victrice se trouve au Bréviaire d'Amiens en 1716 et en 1840. Corblet, fies des sainls du diocèse d\4niiens, t. IV, p. Gôj.

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