LA CHAMBRE DE SAINT VINCENT DE PAUL
Transformée en chapelle parla piété des religieuses qui desservent la maison de Saint-Lazare. — D’après la tradition, saint Vincent travaillait dans l’embrasure de la fenêtre, et de là il apercevait l'autel et le tabernacle dont la vue était un aliment continuel à sa piété envers l’Eucharistie.
Apôtre. « Quand même j’aurais distribué tous mes biens aux pauvres, disait saint Paul, si je n’ai pas la charité je ne suis rien. » Cette charité qui fait le prix de l’aumône, cette charité qui est le véritable amour du prochain, c’est en Jésus-Christ que Vincent de Paul la puisait, et parce qu’il l’avait pleinement, il a fait beaucoup. L’Évangile et l’Eucharistie étaient les deux sources où elle s’alimentait. Jésus-
Christ, il l'aimait dans l’adorable sacrement de l’autel; il l’imitait en suivant les exemples de sa vie terrestre. Amour et imitation de Jésus: tout Vincent de Paul est là, avec ses œuvres et ses enseignements.
Quand Mademoiselle Le Gras vint s’offrir à lui pour être la première des Filles de la Charité, il lui dit : « Priez, la prière est la source des bons conseils ; communiez souvent, l’Eucharistie est l’oracle des pensées charitables. » Il répétera, après avoir donné des règles à l’évangélique troupe des servantes des pauvres : « La capitale vertu d’une Fille de la Charité est de bien communier. » Pour lui, il avait une dévotion tendre et forte à la fois envers l’Eucharistie, une dévotion de tous les moments, qui remplissait sa vie. Tous les matins, il célébrait le saint sacrifice de la messe avec une gravité de pontife et une sérénité d’ange. A son attitude, à son visage, à sa voix, on voyait qu’il était profondément pénétré du mystère. Le corps sacré du Sauveur était entre ses mains comme un feu ardent de charité qui montait de l’autel pour embraser tout son être. Ce Jésus bien-aimé qu’il avait reçu le matin, il le portait dans son cœur tout le reste du jour, et l’on sentait en lui comme une vertu divine toujours présente. En dehors des heures de prières pour la communauté, il venait souvent se prosterner devant le saint tabernacle, dans une contenance si humble qu’il paraissait comme anéanti devant la majesté divine, et avec une telle expression de foi qu’on eût dit qu’il voyait Jésus-Christ de ses yeux. Le tabernacle était le conseiller de ses bonnes œuvres, le confident de ses saints projets. Comme Thomas d’Aquin venait, dans le silence de la nuit, demander au divin oracle les secrets de la science divine, Vincent de Paul allait chercher auprès de lui les sublimes inspirations de sa charité. C’est aux pieds de l’autel qu’il traitait en lui-même les affaires de son multiple ministère; c’est là qu’il venait lire, à genoux, les lettres importantes. Un jour, raconte-t-on, ayant reçu dans la cour du Palais de justice une lettre où il s’agissait de la réussite d’une affaire considérable, il monta, malgré l’incommodité de ses jambes, jusqu'à la chapelle haute, et, l’ayant trouvée fermée, il se mit à genoux sur le seuil pour prendre connaissance de sa lettre. Jamais il ne quittait Saint-Lazare, quelque affaire pressante qui l’appelât dehors, sans
prendre congé de celui qu’il appelait le maître de la maison, et, au retour, c’est lui aussi qu’il venait saluer d’abord. En voyage, il s’arrêtait à toutes les églises pour y adorer le saint sacrement, ou, si elles étaient fermées, pour en baiser le seuil. Chaque église marquait comme une sainte étape de sa route, et, arrivé au terme, sa première visite était encore pour l’hôte divin du tabernacle.
C’est le même amour de Jésus-Christ qui a fait tous les saints, mais en chacun d’eux il était différent. François d’Assise l’aimait dans la suave extase de ses transports enflammés, Vincent de Paul avec les dévots sentiments de la foi la plus humble et la plus respectueuse ; et sa manière propre de l’aimer était surtout de l’imiter dans ses divins abaissements. « Ce qu’il adorait dans l’Incarnation et l’Eucharistie, a dit l’historien de ses vertus, c’était Dieu s’abaissant pour se mettre à notre portée et se faire semblable à nous ; ce que son amour reconnaissant pour Jésus -Christ lui inspirait, c’était de se rendre semblable à lui. Il s’est formé, il a vécu sur ce divin modèle. A l’imitation de Jésus-Christ, il a caché, sous une vie basse et commune en apparence, les plus héroïques vertus; sous les dehors d’un pauvre villageois, les dons les plus excellents de la nature et de la grâce. Dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions, il ne s’inspirait que de Jésus-Christ, il ne répétait que son langage. Jésus- Christ toujours, Jésus-Christ partout, Jésus-Christ en tout et en tous : voilà sa doctrine, sa morale et sa politique, ce qu’il aimait à exprimer d’un mot : « Rien ne me plaît qu’en Jésus-Christ! »
Vincent de Paul était ce parfait disciple de la croix, qui avait tout quitté et qui s’était renoncé lui-même pour suivre Jésus. A l’école du divin maître, il avait appris à être doux et humble de cœur. Cette douceur et cette humilité qui sont les vertus essentielles pour bien pratiquer la charité, il ne les avait acquises qu’en se faisant violence. Ni l’une ni l’autre n’étaient en lui l’effet d’une prédisposition de naissance ou d’une prévenance de la grâce. Il lui avait fallu les conquérir. D’un tempérament bilieux et d’un esprit vif, Vincent était naturellement porté à la colère ; il s’accusait aux autres de son humeur sèche et rebutante, et demandait instamment à Dieu de lui donner un esprit
doux et bénin. Dans son application à réprimer toutes les saillies d’un naturel raide et irascible, il avait pris un tel empire sur lui-même qu’il était devenu, comme saint François de Sales, son modèle, le plus débonnaire, le plus affable des hommes. De lui aussi on aurait pu dire ce qu’il disait du bienheureux évêque de Genève, que, la première fois qu’on le voyait, on reconnaissait en son abord, en la sérénité de son visage, en sa manière de converser et de parler, une image bien expresse de la douceur du Seigneur Jésus qui vous gagnait le cœur.
Cette aimable et toute-puissante vertu, il la pratiquait envers tout le monde. Affable avec les plus petits, compatissant envers les pécheurs et les hérétiques, débonnaire jusque dans le commandement et la correction, il était l’homme doux de l’Évangile à qui la terre a été promise. Un jour, un de ses prêtres ayant agi en sa présence avec trop de vivacité, il le prit à part et lui dit du ton le plus bienveillant : « Vous et moi, monsieur, nous sommes un peu violents ; nous aurions quelquefois besoin de nous contenir. » Éloquente et aimable réprimande ! Rien ne lui résistait, sa mansuétude fléchissait les volontés les plus rebelles, sa bénignité amollissait les cœurs les plus endurcis. Il possédait la terre en possédant les esprits. Sa douceur, toutefois, n’allait point jusqu’à la mollesse ni à la flatterie, qu’il avait en horreur. S’il ne contestait jamais contre personne, pas même contre ceux qu’il était obligé de reprendre, s’il ne voulait pas qu’on entrât dans des altercations ou des aigreurs avec les hérétiques, croyant qu’on les gagnait plutôt par une bienveillante remontrance, il ne cédait jamais rien pourtant ni de son devoir ni de la vérité.
Une douceur lâche et complaisante n’était point celle qu’il recommandait, mais il la voulait pleine de force et de fermeté, également éloignée de la faiblesse et de la violence. « Il n’y a point, disait-il, de personnes plus constantes et plus fermes dans le bien que les doux et les débonnaires; comme, au contraire, ceux qui se laissent emporter à la colère et aux passions de l’appétit irascible sont ordinairement fort inconstants, parce qu’ils n’agissent que par boutades et par emportements • ce sont comme des torrents, qui n’ont de force et d’impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent dès qu’ils sont écoulés;
LE SAINT
au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais. Aussi tenons