LA PIÉTÉ DE SAINT VINCENT ENVERS LES MORTS
Fac-similé d’une image sur parchemin représentant les âmes du Purgatoire ; saint Vincent affectionnait cette image et la portait dans son bréviaire. — Musée des reliques de la Mission, à Paris.
mais des plus pervers, des criminels, des forçats, et même des démons. Tout incompréhensible qu’elle paraisse, elle était sincère.
Sa vie n’a été qu’un long acte d’humilité et de charité, et l’on peut dire que sa charité a paru malgré son humilité. Il a fallu que ses œuvres éclatassent au grand jour pour que les hommes les connussent. Non seulement Vincent de Paul ne parlait jamais de lui en bien, mais il taisait soigneusement ce que lui seül pouvait savoir, et il allait
jusqu’à détruire la trace des actions qui auraient pu tourner à sa louange. Pour lui-même il n’avait que du mépris et de la défiance, se croyant incapable des moindres choses, inutile à tout le monde, plus propre à tout gâter qu’à faire réussir la plus petite entreprise. Autant il s’appliquait à cacher ses mérites, autant il mettait d’empressement et d’avidité à révéler ses prétendues fautes, à changer en abominations les moindres imperfections de la nature. Comme le plus grand des pécheurs, il tombait à genoux devant ses frères pour faire l’aveu public
Fac-similé de l'attestation manuscrite qui se lit au verso de l’image précédente.
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de ce qu’il appelait ses crimes passés; il s’accusait tout haut des plus légers manquements à la règle ou à ses devoirs, de mouvements intérieurs d’impatience dont personne ne s’était aperçu. Dans le sentiment qu’il avait de son indignité, non content de se considérer lui-même en coupable, il se' croyait le premier auteur des fautes commises dans la Compagnie, et il attribuait tous les insuccès et les malheurs à ses seuls péchés. Tout le bien qu’on pensait de lui, il l’imputait à son hypocrisie, car il se croyait le dernier et le plus misérable des hommes. A une supérieure de communauté il écrivait : « J’ai besoin du secours des bonnes âmes plus qu’aucune personne du monde, pour les grandes misères qui accablent la mienne, et qui me font regarder l’opinion
LE SAINT
qu’on a de moi comme un châtiment de mon hypocrisie, laquelle me fait passer pour autre que je ne suis. » A une autre il écrivait encore :
« La manière avantageuse dont vous parlez de moi m’a beaucoup affligé. Je me vois bien éloigné de l’état où vous me supposez; et, au contraire, dans celui qui mène au fond des abîmes, si Dieu n’a pitié de moi, qui suis le plus inutile, le plus misérable, et qui ai le plus besoin des miséricordes de Dieu. » Aux compliments, aux marques de respect, le saint répondait en rappelant sa basse extraction et les humbles emplois de son enfance. Dans les premiers temps qu’il allait au Louvre, le prince de Condé ayant voulu un jour le faire asseoir à ses côtés : «Quoi! monseigneur, dit l’humble prêtre en reculant, c’est déjà trop d’honneur que Votre Altesse veuille bien me souffrir en sa présence; mais me faire asseoir auprès d’elle! ignore-t-elle donc que je suis le fils d’un pauvre villageois!» C’était également sa réponse à une pauvre femme qui lui demandait l’aumône en l’appelant «monseigneur ». Il s’abaissait ainsi devant le dernier pauvre, comme devant le plus grand seigneur.
Sa recherche des humiliations lui avait dicté cette règle de conduite,
absolument contraire à la nature et qui ne peut convenir qu’à la'
sainteté : « Si je fais une action publique, et que je la puisse pousser
bien avant, je ne le ferai pas, mais j’en retrancherai ce qui pourrait
lui donner quelque vertu et à moi quelque réputation. De deux pensées qui me viennent en l’esprit pour parler sur quelque sujet, quand la charité ne m’obligera point de faire autrement, je produirai la moindre au dehors, afin de m’humilier, et retiendrai la plus belle pour la sacrifier à Dieu dans le secret de mon cœur; car Notre-Seigneur ne se plaît que dans l’humilité de cœur et dans la simplicité des paroles et des actions.» Ainsi avait fait saint François de Sales, à son premier voyage à Paris, dans une circonstance solennelle où tout autre, précédé comme lui d’une grande réputation d’orateur, se serait cru obligé de se mettre en frais d’éloquence pour ne pas tromper l’attente de ses amis ni manquer l’effet de son discours.
Chez Vincent de Paul, c’était une habitude. Souvent, dans les conférences ecclésiastiques et dans les assemblées de charité qu’il présidait,
il se taisait quand on attendait qu’il parlât, ou bien il prenait l’avis des autres au lieu de donner le sien. Une dame lui en fit un jour le reproche : « Pourquoi ne pas tenir davantage à vos avis, qui sont toujours les meilleurs ? — A Dieu ne plaise, madame, répondit le saint, que mes chétives pensées prévalent sur celles des autres! Je suis bien aise que Dieu fasse ses affaires sans moi qui ne suis qu’un misérable. » Tout le monde admirait sa science solide et sûre dans les choses de la théologie, sa perspicacité en toute rencontre, ce don de discernement et ce bon sens qu'il avait à un si haut degré; mais lui ne parlait que de son ignorance et de sa sottise, et se rabaissait au rang d'un écolier de quatrième. Les jansénistes se prévalaient de cette sainte modestie pour aller dire partout que M. Vincent n’était qu’un ignorant et que ses opinions ne méritaient pas qu’on s’y arrêtât. L’orgueilleux abbé de Saint-Cyran s’emporta jusqu’à le lui dire à luimême. Il discutait avec Vincent, qui opposait sa foi aux inventions de l'orgueil : « Défiez-vous, lui disait l’humble prêtre, de votre propre esprit qui vous donne des sentiments fort éloignés du respect dû à l’Eglise. — Bah ! bah ! s’exclamait le sectaire, vous n’y entendez que le haut allemand!... vous êtes un ignorant : bien loin de mériter d'être à la tète de votre congrégation, vous mériteriez d’en être chassé ; et je suis fort étonné qu’on vous y souffre!» Et le saint, ne pouvant vaincre tant d’orgueil, le confondait par son humilité. « Hélas ! monsieur, reprenait-il, j’en suis plus surpris que vous, car je suis encore plus ignorant que vous ne pensez, et si l’on me rendait justice on ne manquerait pas de me renvoyer de Saint-Lazare. »
Vincent de Paul se croyait vraiment indigne d’appartenir à cette compagnie qu’il avait formée. A plus forte raison en coûtait-il à son humilité d'en avoir le commandement. Plusieurs fois il voulut se démettre de sa charge de supérieur, et il ne la conserva que par obéissance. Dans ses lettres, il évitait de se donner son titre pour prendre celui d 'indigne prêtre . Les témoignages de respect et de distinction qu’il recevait à Saint-Lazare lui étaient insupportables. En vain lui objectait-on qu’il en était ainsi dans toutes les communautés à 1 égard du supérieur. «Je le sais bien, répondait-il, et il faut
LE SAINT
respecter les raisons qu’elles ont de le faire; mais j’en ai de plus fortes pour ne le point souffrir à mon égard, moi qui ne dois pas