‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 120 sur 236 · DIX - NEUVIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

DIX - NEUVIÈME SIECLE

Pendant que le prêtre fait sur lui les onctions suprêmes, Vincent lève un regard d’espérance vers le ciel où il va recevoir la récompense de son héroïque charité.

LE SAINT

.sainte fille, Mademoiselle Le Gras. Bientôt il ne put plus marcher. Il se traînait cependant sur ses béquilles jusqu’à la chapelle de l’infirmerie pour y assister au saint sacrifice de la messe et y recevoir le pain des forts. On voulait transformer sa chambre en chapelle, il se crut indigne d’une pareille faveur. Au moins dut-il permettre, dans les dernières semaines, qu’on le transportât sur une chaise de sa chambre à la chapelle ; mais ce n’était pas sans demander chaque fois pardon aux frères qui le portaient. Les nuits étaient plus douloureuses encore que les journées. Une infirmité plus cruelle était venue s’ajouter aux autres. Au milieu de ses tortures, il se tenait à un cordon suspendu au-dessus de lui, et la douleur ne pouvait lui arracher que ce cri : «Ah! mon Sauveur! Mon bon Sauveur! « La vue d’une petite croix de bois le soutenait dans cette lutte horrible. Il ne permettait pas qu’on le plaignît ; lui-même ne se plaignait jamais. La mort venait. Une altération profonde des traits, une faiblesse croissante annonçaient à tous les yeux la fin. De toutes parts on accourait à Saint-Lazare pour voir, pour entendre une dernière fois le saint. « Son esprit toujours libre, son âme toujours forte et active dans un corps anéanti continuaient de diriger sa congrégation et ses œuvres. De son fauteuil où la douleur le tenait immobile, il était présent et présidait à tout. » Il achevait les lettres qui devaient arriver aux missions les plus éloignées, et donnait les dernières instructions aux siens. Deux de ses dernières lettres furent pour son noble et vertueux bienfaiteur, l’ancien général des galères, et pour son élève, le cardinal de Retz, qui allait réparer, dans la pénitence, les scandales de sa vie publique.

Vincent de Paul voyait venir la mort. Il s’y préparait en adorant a volonté de Dieu et en s’humiliant devant le souverain juge. « Un de ces jours, disait-il à ceux qui l’entouraient, le misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en terre ; il sera réduit en cendres et vous le foulerez aux pieds. » Le moment suprême ne cessait pas de lui être présent dans l’intervalle des assoupissements qui l’accablaient. Au réveil, il disait en 'souriant : « C’est le frère qui vient en attendant la sœur. »

Le e5 septembre 1G60, un sommeil léthargique plus profond que

d’ordinaire le prit vers midi. Néanmoins le jour suivant, qui était un dimanche, Vincent put encore se faire porter à la chapelle ; il y entendit la messe et communia. Revenu dans sa chambre, il retomba dans un tel assoupissement, que le médecin jugea qu’il ne fallait plus tarder davantage à lui administrer l’extrême-onction. La triste réalité apparaissait : Vincent de Paul allait mourir. Alors on commença les onctions. Le bon père, faisant un dernier effort, répondait Amen aux prières. Les assistants profitent d’un instant de réveil pour lui demander sa bénédiction. Il veut dire : « Ce n’est point à moi, indigne, misérable, de vous bénir », mais sa voix- expire. Le saint est dans son fauteuil attendant la mort. Les anciens de la communauté l’entourent; les plus jeunes l’assistent. Toute la nuit ils disputent à la léthargie le reste de vie qui s’éteint, pour avoir une dernière parole, une dernière bénédiction de lui. Vincent les entend et s’unit à eux ; dans les intervalles de lucidité il répond, avec le sourire sur les lèvres, aux pieuses invocations que ses fils lui suggèrent pour le soutenir dans la lutte suprême. Les sueurs glaciales de l’agonie paraissent. Un des assistants commence le Credo. Credo , répond le saint à chaque verset, et il baise son crucifix ; — Confido , et il baise encore ce sacré gage de son espérance. La sueur revient ; son visage passe du rouge vermeil au blanc de neige. Il remue les lèvres pour balbutier encore quelques saintes paroles, sa tête s’incline, et il s’éteint doucement.

Il est un peu plus de quatre heures. 'C’est l’instant où, chaque jour, depuis cinquante ans, le bon père se rend à la chapelle pour l’oraison du matin. Son âme, fidèle au rendez-vous, est allée à Dieu.

O bienheureuse vision de paix! Ce n’est plus l’humble chapelle de Saint-Lazare avec la petite communauté réunie au pied de l’autel. L’immensité des cieux s’ouvre; un spectacle divin se déroule. Des multitudes de pauvres montrent au juste juge les vêtements dont une main charitable les a couverts, le pain dont elle les a nourris ; les cieux tressaillent, et voici que les chœurs innombrables des anges entonnent l’hymne éternelle : c’est Vincent, l’humble Vincent qui entre dans les splendeurs infinies, escorté de la pompe triomphale de ses bonnes œuvres.

D’après une

SAINT VINCENT DK PAUL CONDUIT AU CIEL Par la Foi, 1 Espérance et la Charité.

peinture à la cire de M. Crauk pour l’église de Sainte-Anne, à Amiens, dix-neuvième siècl

La terre répond au ciel. Un cri retentit : Le saint est mort! La foule se précipite à Saint-Lazare, et les fils de Vincent de Paul ont à défendre la dépouille mortelle de leur père contre les pieuses ardeurs de l’admiration. Tout ce qu’il y a de grand à Paris, princes, évêques, parlement, noblesse, assiste aux funérailles ; la foule des pauvres est là aussi. Bientôt les témôins de la vie du saint se lèvent. C’est le roi de France, le roi et la reine exilés d’Angleterre, le grand-duc de Toscane, le sénat de Gènes, l’épiscopat français tout entier, Bossuet et Fénelon à sa tête, le clergé des deux ordres, le parlement, le peuple : tous témoignent de la sainteté du serviteur de Dieu. Ses œuvres parlent

pour lui ; Dieu y ajoute l’éclat des miracles. Le procès de canoni-

sation est instruit, l’Eglise prononce, et Vincent de Paul, par la voix de Clément XII, le 11 avril 1736, est proclamé saint.

En voulant seulement faire le bien autour de lui, selon que les occasions se présentaient, Vincent de Paul, pour avoir plus que personne aimé Jésus-Christ dans les pauvres, s’est trouvé le plus grand fondateur d’œuvres. En cherchant l’obscurité, cet humble serviteur des indigents et des ignorants a rencontré la gloire. De tous les grands hommes dont le nom remplit les fastes du dix-septième siècle, il est le plus grand. Au milieu du bruit des victoires et de l’éclat des lettres, sa douce gloire, faite de bonnes œuvres et de bienfaits, a surpassé celle des Pascal, des Corneille, des Racine et des Bossuet. Dans la pauvreté de son manteau de bure, Vincent de Paul est plus célèbre aujourd’hui que Louis XIV lui-même dans les rayons de sa magnificence. La charité lui a fait une auréole incomparable, et sa sainteté a éclipsé dans le souvenir populaire celle de ses plus illustres contemporains, les François de Sales, les Jeanne de Chantal, les Olier, les Pierre Fourier, les François Régis, les Camille de Lellis.

Toutes les louanges lui appartiennent, tous les âges et tous les pays l’honorent. On l’admire et on l’invoque. Pour les uns, c’est un saint ; pour les autres, un grand bienfaiteur de l’humanité ; et pour tous, le meilleur des hommes. Et pendant que les louanges humaines s’élèvent autour de son nom, pendant que les lumières du sanctuaire brillent à son honneur, le feu dévorant de la charité s’allume au contact de son

LE SAINT

cœur et de ses exemples. Vincent de Paul ne meurt pas. Les œuvres qu’il a créées durent sur le fondement impérissable des aumônes chrétiennes, et elles se multiplient par les inspirations de son esprit.

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