‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 144 sur 236 · ALLANT A LA MORT · texte numérisé non relu

ALLANT A LA MORT

Groupe sculpté par M. Choyer, à Avrillé, près d’Angers. — « Toutes les deux liées à la même corde, elles s’avancent au milieu de leurs bourreaux... Le commandant ayant donné l’ordre de tirer, toutes les victimes furent renversées. La sœur Marianne n'eut que le bras cassé. Les meurtriers se jetèrent sur elle et sur les autres, et avec leurs sabres et leurs baïonnettes les hachèrent et les mirent en morceaux. »

L’exécution commence. Après les premières décharges, l’officier, honteux de sa besogne, hésite à continuer, il parlemente avec les deux Filles de la Charité, leur offrant de prendre sur lui de dire qu’elles ont prêté le serment. «Citoyen, répond Marianne, non seulement

nous ne voulons pas faire le serment qu’on nous demande, mais nous ne voulons pas même passer pour l’avoir fait. » L’officier ordonne le feu ; elles tombent. Des forcenés se ruent sur elles pour les achever à coup de sabre et de baïonnette. C’était le 17 février 1794.

Dans le même temps, à Dax, près du berceau de saint Vincent de Paul, une de ses filles souffrait aussi le martyre. Marguerite Rutan était le modèle des sœurs de charité ; avec cinq mille livres de revenus et les aumônes de la ville elle logeait et nourrissait soixante malades ou infirmes , entretenait deux écoles gratuites et faisait vivre une quantité de malheureux. Quand la Convention eut supprimé les Filles de la Charité, elle ne voulut pas abandonner ses chers pauvres ; avec ses compagnes elle forma une association de dames de charité pour le service de l’hôpital. Accusée d’incivisme pour avoir cherché à « corrompre et ralentir l’esprit révolutionnaire et républicain des militaires », elle est déclarée « indigne de remplir les fonctions que l’humanité et la bienfaisance réclamaient pour des hommes libres». On la jette en prison avec les autres religieuses ; six jours plus tard, le 9 avril 1794, une commission extraordinaire fit comparaître l’accusée à sa barre, avec un prêtre, Eutrope de Lannelongue. Condamnée a mort, elle fut traînée sur-le-champ avec son compagnon de martyre à l’échafaud : c’était ce que la Terreur appelait un mariage.

Sur le passage du cortège lugubre, que suivait en hurlant la lie de la populace, les honnêtes gens fermaient leurs maisons en signe de deuil, les enfants fuyaient effrayés. Une fenêtre s’entr’ouvrit, et une petite tête se montra; la religieuse leva les yeux, l’aperçut et sourit. C’était un des enfants qui venaient jouer d’habitude dans la cour de l’hospice. La mère referma la fenêtre en disant : « Mets-toi à genoux et prie pour sœur Marguerite ; ils vont la tuer ! »

Le prêtre monta le premier sur l’échafaud; la sœur regarda sans pâlir les préparatifs du supplice, et comme un soldat lui disait de détourner les yeux au moment où la tête du prêtre allait tomber : «Comment, citoyen, lui dit-elle, vous voulez que j’éprouve de la peine a voir mourir un saint! » Quand son tour fut venu, elle ôta elle-même sa pelisse; le bourreau voulant l’aider : « Laissez-moi, lui

LA POSTERITE

dit-elle avec dignité, la main d’un homme ne m’a jamais touchée! » Bientôt son sang virginal rougit l’échafaud : la famille de saint Vincent comptait une mart3rre de plus.

C’est dans ces orgies sanglantes, renouvelées chaque jour, que la Révolution essayait d’abolir la charité. Ce nom même lui était odieux.

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